L’homme providentiel n’existe pas. Heureusement !

Déformation professionnelle ou simple conclusion de bon sens, je ne le saurais le dire. Mais en règle générale, je me méfie de la parole des politiques. Plus elle est grandiloquente, plus elle cache une inaction coupable.

A chaque fois que j’entends un dirigeant politique dire : «Nous allons désormais gouverner autrement» ou «Je vous ai compris» ou encore «Rien ne sera plus jamais comme avant», je souris intérieurement. Non pas que je doute que l’on puisse faire autrement. Mais l’expérience de ceux à qui ces promesses sont faites montre à suffisance que ces mots ne sont qu’une rhétorique que l’on fait répéter aux politiques par des conseillers divers comme on nous faisait répéter des récitations à l’école. «Mettez-y du cœur. Appropriez-vous ce texte», nous conseillait l’un de nos enseignants au complexe scolaire Cardinal Malula à Kinshasa.

«Nini to sali te ?»

Les politiques en quête de suffrages y mettent tellement du cœur qu’ils finissent par en convaincre plus d’un. «Celui-là, c’est l’homme qu’il nous faut», finit-on par entendre au sortir d’un meeting ou après un débat politique.

«L’homme qu’il nous faut». Phrase étrange qui trahit à la fois la désespérance et le renoncement de nos sociétés où nous avons de plus en plus l’impression que nos problèmes sont insolubles. Que nous n’y arriverons pas.

Élections après élections, les citoyens ont le sentiment que le destin de leur pays leur échappe. Quel que soit l’élu, les politiques publiques mises en place ont du mal à répondre aux problèmes auxquels nous faisons face : chômage, pauvreté, manque d’infrastructures, électricité, eau, écoles, santé, etc.

Et c’est là qu’arrive le questionnement ultime : qui viendra nous sortir de cette situation ?

Le groupe de musique «MPR» de Kinshasa s’est fait une spécialité : traduire en mots et en mélodies les problèmes que vivent des millions de Congolais.

Il y a quelques mois, il a sorti le titre «Nini to sali te ?» («Que n’a-t-on pas fait ?»). Un morceau poignant sur les difficultés que vivent des millions de jeunes congolais qui font face au chômage, à la précarité et à l’abandon.

Dans le clip, un jeune homme qui finit par obtenir un diplôme d’université au prix d’énormes sacrifices consentis par sa mère voit cette dernière mourir à la maison, faute des moyens pour lui procurer des soins convenables alors qu’il était à la recherche d’un emploi. Ce n’est pas qu’une fiction. Cette situation, ils sont nombreux à l’avoir déjà connue.

Il est donc assez normal qu’individuellement et collectivement, nous en venions à nous demander : qui viendra nous sortir de cette situation ?

L’homme providentiel

Sauf que ce questionnement si naturel et presque évident, nous conduit à une impasse. Celle dont profitent les politiques de tout bord pour asseoir leur discours infantilisant : «Nous allons désormais gouverner autrement», «Je vous ai compris».

La seule vérité contenue dans ce «Je vous ai compris» est que les politiques ont compris que, désespérés, leurs concitoyens veulent que soit porté au pouvoir un homme ou une femme qui va résoudre tous leurs problèmes.

Vision naïve mais bien réelle qui explique pourquoi élections après élections, beaucoup de Congolais ont le sentiment que décidément, personne n’y arrive. On entend de plus en plus de compatriotes s’interroger tout haut sur l’utilité de ces elections qui, finalement, ne portent au pouvoir personne qui puisse sortir le pays de sa léthargie.

Mais comme l’espoir fait vivre, pourquoi ne pas s’accrocher à l’idée qu’un jour, par un concours de circonstances, viendra CELUI qui va sauver le pays. Désolé. Mais cet homme providentiel ne viendra jamais. Parce qu’il n’existe pas.

«Nous nourrissons souvent l’espoir vain et fou qu’un jour, au détour d’un chemin de l’Histoire, la providence nous enverra celle ou celui qui pourra par son incommensurable talent, nous guérir. Or, l’humain providentiel n’existe pas», écrit Xavier Alberti sur son blog.

Une vision fantasmée de l’histoire nous a pourtant convaincu que De Gaule, Churchill, Deng Xiaoping, Roosevelt, Mandela ou Sankara ont été des hommes providentiels. C’est faux. Ils ont été de remarques leaders dans des périodes sombres de leur pays et de l’humanité.  Mais pas des hommes providentiels qui ont apporté des solutions miracles aux problèmes de leur temps.

Assumer la complexité  

Et s’il n’y a pas d’hommes providentiels c’est parce que précisément il n’y a pas de solution miracle. Comme il n’y a pas de problème miracle.

«Il n’y a effectivement pas de « solution miracle », de la même manière qu’il n’y a pas de « crise miracle » ou de « catastrophe miracle », c’est à dire qui ne serait pas le fruit d’un écheveau de raisons», note fort justement M. Alberti.

Il y a quelques jours, le père Alain-Joseph Lomandja dont j’ai déjà repris les propos dans un autre billet nous interpellait sur notre fascination pour des solutions simples. Et même simplistes. Pour résoudre des problèmes complexes.

«Petit éloge de la complexité. Les faits sociaux sont complexes. Les problèmes aussi. Les simplifier et les personnaliser n’aident pas à leur décryptage ni à la recherche des solutions efficaces. Ce sont les stratégies qui résolvent des problèmes complexes…», écrivait-il sur son compte Twitter.

Les questions de pauvreté, de chômage, de manque d’infrastructures ou de tribalisme sont complexes. Il nous faut l’intégrer. Il nous faut prendre le temps de penser avant de formuler des solutions efficaces et durables. Trop souvent, j’entends dire autour de moi : «C’est une question de volonté politique», lorsqu’on aborde les difficultés de nos dirigeants à résoudre tel ou tel autre problème auquel le Congo est confronté. Comme si la volonté politique était le seul facteur à prendre en compte pour diriger une cité. Rien n’est plus faux.

Les problèmes que connaît le Congo aujourd’hui sont en général un enchevêtrement de nombreux problèmes non résolus depuis des décennies. Chacun pensant que le temps allait les résoudre, comme par magie. Or, le temps ne résout rien. Tout juste, joue-t-il des tours à notre cerveau qui finit par oublier le problème initial et tourner en rond au moment de proposer des solutions efficaces quand survient l’urgence.

Ce pays qui nous ressemble tant

S’il n’y a pas d’homme providentiel, c’est bien pour une raison : nous pousser à continuer de chercher en nous la force d’agir. Ma conviction est que si les problèmes du Congo nous paraissent si difficiles à résoudre, c’est parce que nous en faisons partie.

Le professeur Luzolo Bambi qui occupait alors les fonctions de conseiller spécial du chef de l’État en matière de bonne gouvernance, lutte contre la corruption et financement du terrorisme, avait avancé en 2018 le chiffre de 15 milliards de dollars américains comme la somme que la RDC perdait chaque année du fait de la corruption et de détournement des fonds publics.

Dans un pays qui a du mal à mobiliser 10 milliards de dollars américains pour son budget annuel, cette somme est vertigineuse.

Mais seulement, voilà. Quand il arrive que la justice condamne un homme ou une femme pour des faits de corruption, s’invitent sur nos écrans de télévision des ressortissants du même village ou de la même communauté que l’incriminé. Dans un français recherché, ils présentent leur communauté comme victime d’un «acharnement».

En gros, peu importe le comportement de leur «fils» ou de leur «fille», la loi n’aurait pas dû s’appliquer.

La plupart de ces personnes que l’on voit sur ces vidéos déclamant telle une oraison funèbre «Nous, ressortissants de… » vivent dans des quartiers insalubres, privés d’eau et d’électricité. Et elles s’en plaignent. Elles ne devraient pas. Elles sont complices, pas victimes.

Il y a quelques jours, un ami journaliste me racontait qu’il y a six ans, il était chargé de recruter des employés pour un media public. Un parent à lui qui l’a appris bien après la fin du recrutement lui a dit : «Il n’y a personne de notre tribu parmi les personnes que tu as recrutées».

Le réponse de l’ami : «J’étais chargé de recruter des personnes qualifiées. Pas des personnes d’une certaine tribu».

Et son parent d’abréger la discussion : «Tout le monde choisit quelqu’un de chez lui. Quand tu seras en difficultés, c’est nous qui viendrons t’aider. Et pas les étrangers à qui tu as donné du travail».

Payer le prix de nos aspirations

Défendre un condamné pour corruption parce que partageant les mêmes origines tribales que soi. Exiger que soient recrutées des personnes de son village dans l’administration publique. Exiger que ne soient employées que des personnes de son parti politique dans le cabinet d’un ministre. Autant des choix individuels qui ont des conséquences sur toute la communauté.

L’argent public continue d’être dilapidé par des personnes sûres du soutien de leur communauté tribale. Des personnes qualifiées éloignées des postes de décision. Une administration publique pléthorique et inefficace. C’est ce que nous contribuons à créer par des décisions que nous prenons sans penser à l’intérêt général. Les exemples sont légion.

Ces maux, aucun homme providentiel – si jamais il existe – ne pourra les résoudre. C’est par un effort collectif de réflexion stratégique et d’actions ambitieuses que nous allons y arriver.

Car, comme je l’ai écrit plus haut, nous sommes une partie du problème.

«Défendre une valeur, c’est accepter d’en payer le prix», confiait David Thesmar, professeur d’économie au MIT, dans une interview au journal français «La Croix».

C’est de cela qu’il est question.

Vouloir vivre dans une société libre et prospère exige que l’on accepte de se soumettre aux lois. Il n’y a pas de liberté sans ordre.

Vouloir que les dirigeants politiques prennent les meilleures décisions possibles, c’est accepter qu’ils prennent dans leur entourage non pas des personnes de leur tribu mais les plus qualifiées possibles.

Vouloir que des jeunes qui sortent de nos universités soient les plus qualifiés, c’est s’interdire de demander à un parent enseignant de modifier les notes d’un cousin qui a objectivement échoué.

Vouloir que l’administration publique effectue correctement son travail, c’est s’interdire de demander à son conjoint, nommé à un poste de responsabilité, de faire recruter tous les cousins et neveux au chômage, au mépris des procédures.

C’est comme cela que nous créerons une société du mérite et de l’effort. C’est cette société-là qu’il nous faut. Elle ne se construit pas par enchantement. Elle prend du temps à se mettre en place. Elle exige du renoncement à nos égoïsmes grégaires. Mais croyez-moi, elle est réalisable. Beaucoup plus réalisable que le rêve de l’arrivée de l’homme providentiel.

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

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