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Wanted

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-L’autre soir, tu m’as décrit ta famille comme étant très conservatrice. Ça ne déteint pas sur toi.

-Non. Et ça m’a coûté cher. A quatorze ans, je n’étais plus vierge. Maman l’a appris. Elle en a parlé à papa qui a décidé que je n’irai plus faire mes études à Londres comme c’était initialement prévu. Les autres y sont allés.

-Tu ne parles jamais de tes frères et sœurs en les citant. Tu utilises toujours des expressions assez curieuses pour parler d’eux : «les autres», «les Matondo», «les préférés»… Vous êtes fâchés à ce point ?

-Non, nous ne sommes pas fâchés. Ils ont fait des choix dans leurs vies. J’en ai fait d’autres. Et nos chemins ne se sont plus recroisés. Mais la famille est toujours là.

Je l’appelle Black depuis que nous avons été présentées un soir après un concert d’un groupe de Jazz à l’Institut Français de Kinshasa. L’ami qui nous a présenté est un dessinateur. Il connaît Black depuis 10 ans sans jamais savoir quel était son vrai nom.

Après le concert, Black a demandé si on pouvait se revoir entre filles pour prendre un verre et discuter. J’ai griffonné mon numéro de téléphone sur un bout de papier que je lui ai tendu.

-Tu es vieux jeu. Tu écris encore sur des bouts de papier.

-Femme des cavernes. Je ne connais pas grand-chose à la technologie.

-On va bien s’entendre.

Elle ne croyait pas si bien dire. Quand elle m’a appelé le lendemain via Whats’App, j’ai vu apparaître sur son mon écran un numéro de téléphone inconnu accompagné de «Black».

-Bonjour femme des cavernes.

J’ai tout de suite éclaté de rire. Nous nous sommes vues le soir dans un bistrot de Lingwala.

Black est enseignante d’économie à l’université. Je ne me souviens plus laquelle ni même si je me suis attardée sur ce détail qui est sorti alors que la conversation avait tourné sur le prix des courses de taxi. Tout chez Black est atypique. Son histoire personnelle. Son parcours académique et professionnel.

-Au départ, je voulais être journaliste. Je me suis inscrite à l’Université de Kinshasa. Pendant la session d’examens, un enseignant avait essayé de me mettre la main sur mon sein gauche. Je l’ai giflé. C’est parti en bagarre dans la salle d’examens. Les garçons de la promotion sont intervenus. Ils ont tabassé l’enseignant et son collègue qui tentait de calmer les esprits. J’ai été exclue. J’ai passé deux ans à la maison. Mes parents ne voulaient plus payer ma scolarité. Mes deux sœurs et mon frère étaient déjà partis en Europe pour poursuivre leurs études. Ils avaient de bonnes notes. Et moi, je me tournais les pouces à Kinshasa. Un jour, j’ai présenté à mes parents un monsieur que j’avais rencontré la veille dans une boite de nuit. Je leur ai dit que je voulais me marier. Mes parents étaient fâchés comme je ne les avais jamais vus auparavant. Une semaine après, papa m’a demandé d’aller le voir à son bureau et m’a proposé de reprendre les études et de stopper ce «stupide projet de mariage».

-Attends, avec le monsieur, ce n’était pas sérieux ?

-Beuh, non ! C’était juste pour qu’ils s’intéressent à nouveau à moi. Je me sentais abandonnée. Il n’y en avait plus que pour mes sœurs et mon frère.

-Et comment es-tu devenue prof d’économie ?

-Papa avait un ami qui enseignait l’économie à l’Université de Kinshasa. Je suis allée le voir. Il m’a suggéré de m’orienter plutôt vers ce cursus-là, me promettant que je ne le regretterais pas. Il a eu raison sur deux points. Je me suis découvert une vraie passion pour l’économie et j’ai réalisé l’un des rêves de mon père : devenir professeure d’université. Après mon diplôme de licence – c’est comme cela qu’on appelait ça à mon époque – il m’a aidée à obtenir une bourse pour aller poursuivre mes études en Allemagne.

-Finalement, tu as réussi à aller étudier à l’étranger…

-Mais sans l’aide de mon père.

-Et qu’est-ce que tu fais ici ?

-Tu as l’impression que j’ai raté ma vie ?

-Non non !

-Tu peux le dire. Je suis quelqu’un de très respectueuse des opinions des autres. C’est vrai. J’aurais pu faire un autre choix. En Allemagne, j’avais des opportunités d’emploi à l’université où j’ai défendu ma thèse. Mais c’est encore mon père qui a tout gâché. Il est venu avec maman pour la défense de ma thèse. Il en a profité pour me demander de me marier avec le fils de son ami. Pendant deux ans, c’était une vraie bataille. Ma jeune sœur Stella qui était aux Etats-Unis s’était déjà mariée. Papa voulait absolument que son ainée en fasse de même. Je lui ai tenu tête.

-Il ne te plaisait pas ?

-Non ! Ce n’est pas la question. Ça ne se fait pas. Les mariages arrangés, c’est la pire des servitudes. En plus, le gars a commencé à être intrusif. Il commençait à venir chez moi sans avertir. Pourtant, je lui avais prévenu que j’avais déjà quelqu’un dans ma vie. Un jour, il est arrivé et a trouvé mon chéri qui l’a bien amoché. Mon amoureux d’Allemand a été interpellé par la police. Le lendemain, je découvre dans la presse locale qu’il était membre d’un parti néo-nazi. C’était la goutte d’eau de trop. Sans avertir personne, j’ai fait mes valises et je suis rentrée à Kinshasa.

-Tu bosses dans quatre universités à Kinshasa, tu m’as dit. On ne peut pas dire que tu as raté ta vie ?

-Je suis la moins fortunée de la famille. Travailler honnêtement comme enseignant d’université au Congo ne rapporte pas grand-chose en termes de revenus. Je ne vends pas de syllabus. Je ne monnaie pas les notes d’examen. Je n’accepte aucun cadeau de personne. Je n’ai que mon salaire. Si j’étais restée en Allemagne, j’aurais eu une bien meilleure situation sociale. J’étais même sur le point de signer pour un grand groupe pharmaceutique allemand.

-J’ai l’impression que tu ne me dis pas tout. Pourquoi n’es-tu allée travailler dans un autre pays de l’Union européenne ? Ou même aux Etats-Unis ?

-Je ne pouvais pas.

Le récit de Black manquait un détail qu’elle essayait de cacher. Je ne savais pas quoi précisément. Mais je n’ai pas tardé à le savoir.

Une semaine après notre discussion autour d’un verre à Lingwala, j’ai reçu une visite de plus inattendue.

Mimosa m’avait présenté à un Monsieur qui travaille dans les renseignements. Nous l’appelons «Inspecteur». Je devais l’appeler si mon «autre activité» tournait mal. Il était 23 heures quand il m’a appelée.

-Je peux vous voir ?

-Tu as vu l’heure ?

-Ça ne peut pas attendre.

Il est arrivé un quart plus tard. C’est quand j’allume la lumière de ma cuisine où il s’était installé que je comprends l’urgence de son appel. Inspecteur sort une photo de la poche intérieure de sa veste noire. Sur le cliché qui semble avoir été pris à la fin des années 1990, je reconnais Black, à côté d’un homme de son age, musclé. Son torse nu de catcheur était recouvert de tatouages nazis.

-Reconnaissez-vous cette dame ?

-Non.

-S’il vous plaît, ne mentez pas. C’est une affaire sérieuse.

-Commencez par me dire quelle est cette affaire.

-La semaine dernière, vous avez passé la soirée ensemble sur Nyangwe.

-Ça ne constitue pas un crime.

-Non. Mais si tu ne me dis pas tout ce que tu sais, ça pourrait l’être.

-Elle a tué quelqu’un ?

-Dis-moi où je peux la trouver.

-Dis-moi d’abord ce qu’elle a fait.

-Elle s’appelle Belle Matondo. Elle est recherchée en Allemagne depuis trente ans…

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