Queen

«Monsieur Makasu, le tableau a déjà été effacé.»

L’interpellation de Mbuyi sort son enseignant de sa rêverie. Depuis la reprise des cours après les vacances de Noël, ses élèves trouvent Makasu un peu changé.

Lui qui aime mettre de l’ambiance dans ses salles de classe avant de commencer sa leçon du jour est plus calme. Un peu distrait aussi. Comme s’il avait la tête ailleurs.

-Ouvrez vos livres !, lance soudainement Makasu.

Depuis l’année passée, l’enseignant assure le cours de français en classes de sixième année Mathématique-physique, Biologie-chimie et Pédagogie.

Une partie du cours est consacrée à l’examen du célèbre roman de Cheikh Amidou Kane, «Aventure ambiguë».

-Mbuyi, commence la lecture !, ordonne l’enseignant.  

-«Samba Diallo ne répondit pas. Mais Mariam était habituée à son humeur taciturne et presque tragique. Quand elle eut tourné le dos, Demba, le plus âgé des quatre disciples du groupe de Samba Diallo, claqua la langue et s’esclaffa, s’efforçant à la vulgarité : — Si j’avais une cousine avec des fossettes si mignonnettes… Il s’interrompit, car Samba Diallo, qui avait déjà fait quelques pas vers le portail, s’était arrêté et le fixait de son regard tranquille.»

-Stop !

L’enseignant balaye la classe de sixième Mathématique-physique du regard. Les vingt-deux paires d’yeux en face de lui l’observent attentivement.

Même s’il n’est pas l’établissement scolaire le plus côté de la ville de Kinshasa, du fait notamment de sa situation géographique, le Lycée Mokanda est connu pour sa rigueur. Il forme de bons élèves.

Quand on leur parle de leurs camarades de Kabambare et Mpiko, les filles de Mokanda répondent toutes : «C’est nous les meilleures».

Au cours de la décennie 1990, les finalistes de l’école ont obtenu les meilleurs résultats à l’examen d’Etat. Elles ont fait mieux que Mpiko et Kabambare.

En plus de leurs résultats scolaires, les filles de Mokanda se sont également fait connaître pour leurs performances sportives. Au cours des cinq dernières années, elles ont remporté tous les trophées des championnats interscolaires de basket et de volley.

Le lycée, situé en plein cœur du quartier Kingasani dans la commune de Kimbanseke, est tenu par les sœurs de la congrégation des Capucines de Sacré Cœur. Réputées rigoureuses et sévères, ces religieuses ne tolèrent aucun écart.

Ni de la part des élèves. Ni de la part des enseignants.

Les élèves évaluent leurs enseignants chaque trimestre, en remplissant individuellement une fiche où sont reprises des rubriques comme «Intégrité», «Engagement», «Ponctualité», «Innovation», «Équité». Chaque élève attribue à son enseignant une note qui varie entre 1 et 10.

En dessous de la rubrique «Intégrité», il est prévu un espace où l’élève peut expliquer les raisons de sa cotation. Des enseignants ont déjà été renvoyés à cause des rapports faits pour leurs élèves.

En 2019, les élèves de la cinquième année Pédagogie ont ainsi fait partir leurs enseignants de psychologie et d’éducation physique, pour «comportement inapproprié».

Trois élèves avaient accusé l’enseignant d’éducation physique d’attouchements sexuels. Deux autres ont mentionné dans leurs fiches de cotation que leur enseignant de psychologie les avait invitées à son domicile un dimanche.

Une enquête avait été ouverte. Les deux enseignants ont été remerciés à la fin de l’année.

Apprécié dans les classes où il enseigne, Makasu a toujours été très bien côté par ses élèves. Trois années de suite, il a été désigné meilleur enseignant de l’école. 

Ce qui étonne beaucoup Libanais.

-Tu sais, je ne te l’ai jamais dit. Mais le jour où tu m’as appris que tu étais enseignant dans un lycée, j’ai eu beaucoup de peine.

-Mais pourquoi ?

-Je te connais, mon cher.

-Alors là, tu ne me connais pas bien.

-Raconte.

-Je ne sors jamais avec mes élèves. Jamais.

-Tu n’en as jamais eu la tentation ?

-Non.

-Je ne te crois pas.

Libanais a tort. Makasu n’a jamais éprouvé la moindre attirance pour ses élèves. Et il y a une raison à cela.

En 2005, Makasu est en quatrième année littéraire à l’Institut Envol à Yolo. Le jeune homme vit chez ses grands-parents. Il a 15 ans. Et il est amoureux d’une camarade de classe.

C’est depuis la première année secondaire qu’il court derrière Queen. La jeune fille ne veut pas d’une relation avec un garçon de son âge.

-Si j’étais un peu plus âgé, tu accepterais de sortir avec moi ?

-C’est possible. Tu es beau garçon.

Queen est la plus belle fille de l’école. Elle le sait. Après les cours, les garçons lui proposent de transporter son cartable ou de l’accompagner chez elle.

Mais la jeune fille attire également le regard de ses enseignants. Et il y en a un qu’elle apprécie particulièrement, son enseignant d’histoire. Réputé difficile et sévère, le jeune enseignant a déjà remarqué l’intérêt que lui porte son élève.

Le 20 mai, c’est l’anniversaire de la création de l’école. Une journée culturelle est organisée, comme chaque année. Les élèves produisent des spectacles devant leurs enseignants et un parterre d’invités.

Après son spectacle de danse, très applaudi par le public, Queen est chaleureusement félicitée par son enseignant d’histoire qui l’invite à le suivre.

Makasu remarque que Queen n’est pas dans l’assistance quand il interprète sur scène la chanson «Dulcinée» d’Éric Tutsi qu’il voulait lui dédier. La jeune fille a passé le reste de la journée chez son enseignant.

Le dernier jour des examens de fin d’année, Queen embrasse Makasu sur la joue et lui glisse à l’oreille : «A la rentrée prochaine, il te restera deux ans pour me convaincre de sortir avec toi. Si tu échoues, il faudra oublier.»

Il n’y aura pas de rentrée prochaine pour Queen. Pendant les vacances, la jeune fille découvre qu’elle est enceinte. Elle court voir son enseignant qui renie la grossesse et l’accuse d’être une fille légère.

Les parents de Queen décident de mettre fin à la scolarité de leur fille et de l’envoyer vivre chez ses grands-parents à Masina.

Septembre arrive, c’est la rentrée scolaire. Makasu est excité à l’idée de revoir Queen. Mais la jeune fille ne vient pas. Ni le premier jour. Ni le deuxième. Elle ne pointera plus son nez à l’école.

Le 28 février 2006, Makasu accompagne sa grand-mère voir l’une de ses amies malades à l’Hôpital de l’amitié sino-congolaise à Ndjili.

Perdu dans les couloirs de cet hôpital alors qu’il cherchait les toilettes, Makasu tombe nez-à-nez sur Queen, un bébé à la main. Le jeune homme s’arrête net. Il ne sait pas quoi dire devant cette jeune fille qui ne ressemble plus beaucoup à la Queen qu’il a connue à l’Institut Envol.

-C’est…

-Oui. C’est mon fils.

Devant son ancien camarade de classe qui a visiblement perdu la langue, Queen poursuit :

-J’aurais été heureuse s’il était de toi. Mais ce n’est pas le cas.

-Il est de qui ?

Queen prend Makasu par le bras et le conduit jusque dans sa chambre où elle lui raconte toute l’histoire avec son enseignant.

-Le salaud !

C’est ce jour-là que Makasu a décidé de devenir enseignant.

Femme difficile, homme facile…

Malgré une fin brutale, Makasu garde un bon souvenir de sa relation avec Washington. Après les cours, les deux amoureux se retrouvaient à l’appartement de la jeune femme pour préparer les leçons du lendemain. Mais pas que !

-On commence par quoi ?

-Tu connais ma devise : le plaisir d’abord, le travail ensuite.

-C’est l’inverse qu’il faut faire, mon cher.

-Si tu veux…

Makasu et Washington ont beaucoup de centres d’intérêt en commun. Ils partagent une passion non feinte pour la littérature, la musique et l’histoire. Ils aiment tous les deux regarder le foot à la télé. Lui, fan du Real Madrid. Elle, «Blaugrana de sang». Les jours de classico, ça chambre beaucoup entre les deux amoureux.

Le soir du 24 octobre 2020, après la cinglante défaite du Barça face au Real, Washington assène à Makasu, qui multipliait les «Kidiaba» sur la moquette velours qui recouvre le plancher du salon pour se moquer de sa compagne : sors de chez moi !

-Tu es sérieuse ?

-Je ne le répèterai pas.

-Sa Majesté la Reine me fout à la porte du Palais de Buckingham après la défaite de son club chéri.

-Dehors !

Les deux ne le savent pas encore en ce moment-là, mais c’est la dernière fois qu’ils se voient en amoureux. Comme il le dira plus tard à Libanais, «c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase».

Ce n’était pas la première fois que Washington demandait à Makasu de quitter son domicile sans ménagement. Les deux jeunes gens ont le sang chaud.

Mais c’est la jeune femme qui a le tempérament le plus volcanique.

«Elle s’allume aussi vite qu’elle s’éteint», aime à dire son père qui a souvent été l’objet du courroux de sa fille.

Makasu supportait de moins en moins les emportements de sa compagne qui n’hésite jamais non plus à dire tout ce qu’elle pense.

Un jour, la petite sœur de Washington trouve Makasu affalé sur le divan du salon de la jeune enseignante qui cuisinait.

-Ha ! Finalement, je peux voir le beau-frère.

-Et qui t’a dit qu’on va se marier ?, intervient tout de suite Washington, sortant de la cuisine.

Cette réplique-là aussi, Makasu n’avait pas aimé. Mais le jeune homme n’avait rien dit. Il vivait de plus en plus mal ces petites offenses qui commençaient à s’accumuler. Mais, dans le silence.

Autre chose qui le chagrinait : Washington n’aimait pas aller chez lui. Elle ne l’a jamais dit comme ça mais Makasu estimait que c’était à cause de conditions un peu spartiates de son domicile : pas d’air conditionné, un kikoso au lieu d’une douche, etc. Tout l’inverse du chic appartement de Washington, dont le loyer de 1 500 dollars américains est entièrement payé par son sénateur de père, malgré leurs mauvaises relations.

Makasu en était venu à penser que si sa compagne pouvait paraître quelque fois arrogante et méprisante, c’était du fait de son aisance matérielle.

Au lieu de lui en parler, il est allé chercher l’affection ailleurs.

«C’est le grand problème de Makasu, commente aujourd’hui Libanais. Au lieu de régler les problèmes avec ses compagnes, il en change dès que la relation perd un peu de sa saveur.»

Une année et trois mois, c’était déjà un record pour Makasu. Jamais il n’avait passé autant de temps avec une fille. Libanais commençait à croire sérieusement que son ami avait trouvé son âme sœur.

C’était sans compter sur GB. Et les offenses de Washington.

Blessé d’avoir été mis à la porte à cause d’un match de foot, Makasu appelle Libanais pour lui proposer de célébrer la victoire de leur club autour d’un verre.

-Je suis à la boutique avec Étoile d’État et une amie à elle. On est assis juste devant. On partage une bière.

-J’arrive.

Libanais n’est pas marié. Mais il a deux enfants avec son Étoile d’État. Jeune femme belle, élégante et fort riche. Ils se sont connus en Chine. Chacun était allé acheter de la marchandise pour son commerce. Lui, des habits. Elle, du mobilier de bureau. La carte bancaire de Libanais ne marchait pas. Étoile d’État l’a aidé, «sans rien demander en retour». De retour à Kinshasa, ils commencent à se voir. La jeune femme est impressionnée par le sens des affaires de son nouvel ami qui l’aide à mieux organiser son commerce. «C’est ma bénédiction», dit-elle souvent.

Makasu trouve le trio assis autour d’une table devant la boutique d’habillement de Libanais.

-Tu n’as pas l’air bien, mon ami. On a pourtant gagné.

-Ne m’en parle pas.

-On va t’apporter une bonne Nkoyi. Ça va te remonter le moral.

Alors que Libanais va chercher la bière dans le réfrigérateur de la boutique, Étoile d’État présente Makasu à son amie.

-Lui, c’est Makasu. C’est le confident de mon chéri.

-Désolé ! Je ne vous ai même pas salué.

-Ce n’est pas grave. Ça se voit que tu viens de passer un sale moment.

La copine d’Étoile d’État va passer la soirée à tenter de remonter le moral de cet enseignant qui s’exprime dans un français parfait.

Au moment de se séparer, Libanais tacle son ami :

-Je vois que tu as déjà oublié la déception de tout à l’heure.

-On s’est bien occupé de moi.

-Donc, pas besoin de vous raccompagner…

-Non, merci. On va marcher.

Cette déambulation va conduire les deux nouveaux amis au domicile de Makasu d’où ils ne sortiront pas jusqu’au petit matin. Jusqu’à ce qu’on vienne frapper lourdement à la porte.

Makasu ouvre et tombe sur Washington.

L’enseignante d’histoire avait tenté de joindre au téléphone son amant toute la nuit. Sans succès. Elle voulait s’excuser pour son attitude après le match.

-Pardonne-moi, chérie. Ça n’arrivera plus.

Makasu n’avait pas encore ouvert la bouche qu’une voix féminine lance depuis sa chambre : t’aurais pas un chargeur IPhone ?

Washington, qui n’avait pas besoin d’un dessin pour comprendre, lance à son amant : «Eh bien ! Toi tu ne perds pas ton temps…».

La jeune femme sort de la parcelle sans faire de scandale. Sans rien dire, le jeune homme referme la porte de son domicile.

-C’était qui ?

-C’est la bailleresse qui demandait un service… Tu cherches un chargeur ?

Contre la «dictature de l’urgence», penser le temps long

La «dictature de l’urgence» que déplore Kako Nubukpo dans «L’urgence africaine» est loin d’être une spécificité africaine. Ce qui n’est pas pour me rassurer. Bien au contraire.

L’économiste togolais regrette la prééminence du court-terme dans la mise en place des politiques publiques en Afrique.

Le danger de la réflexion à court-terme dans les pays comme le Congo- «où tout est priorité»- est qu’à la fin, le pays fait du surplace. Les avancées supposées constatées dans un domaine se révèlent avec le temps comme des difficultés nouvelles dans d’autres.

Ainsi, la question des augmentations de salaires. Aussitôt élu, on voit des dirigeants s’empresser d’annoncer des augmentations de salaires dans le secteur public. Sans s’interroger sur les incidences d’une telle décision sur l’ensemble de l’économie du pays. Il faudra attendre que le FMI ou la Banque mondiale viennent leur tirer les oreilles pour qu’ils y renoncent.

Autre exemple : le recrutement dans la fonction publique pour résorber le chômage de masse. Un autre non-sens économique. A chaque remaniement gouvernemental, c’est devenu comme une ritournelle. Des arrêtés d’admission sont signés sans tenir compte des besoins de l’administration publique ni des qualifications ni même du coût global d’une telle décision. Conséquence : la part des rémunérations et du fonctionnement des institutions est sans cesse croissante. Celle des investissements, réduite à sa portion congrue.

Ces deux exemples illustrent moins une mauvaise volonté qu’un manque de vision stratégique.

La stratégie exige du temps

Les exemples de ce type de décisions peuvent être multipliés à l’infini. Des décisions qui ont tous un dénominateur commun : le bon sentiment.

Avoir envie de réduire le chômage de masse est une chose. Mettre en place les politiques publiques pour y arriver, c’est une autre chose. La différence entre les deux, c’est la vision stratégique.

Certes, «l’élaboration méticuleuse d’une stratégie ne garantit nullement son succès», mais «l’absence de stratégie cohérente et envisageable sur la durée a toutes les chances d’aboutir à un échec».

On peut comprendre que pour des responsables politiques dont le court-terme est la seule échéance envisageable, la stratégie puisse paraître comme un gros mot. Car, qui dit stratégie dit temps long, moyen-long terme.

Il est facile d’annoncer, à la suite d’une pluie diluvienne qui a causé une centaine de morts, que toutes les familles dont les domiciles sont situés le long des rivières seront contraintes d’aller vivre ailleurs. Mais il est plus difficile de réfléchir sur la question de l’urbanisation de la ville de Kinshasa. Ça demande du temps, de la patience, de la réflexion, de la rigueur et une action courageuse.

Un gouverneur de la ville de Kinshasa qui se lancerait dans un vaste chantier pour remettre de l’ordre dans la capitale congolaise n’en verra pas les résultats. Ça ne devrait pourtant pas décourager les bonnes initiatives.

Mais seulement, voilà !  Pour reprendre la formule de l’économiste Carlos Lopes, en Afrique, on préfère célébrer les promesses de résultats que les résultats eux-mêmes.

Autant la nature impose au paysan d’attendre que la saison arrive pour finalement voir les résultats des graines qu’il a plantées quelques mois auparavant, autant l’initiative politique a besoin de temps pour aboutir à des solutions concrètes. Il y a le temps de l’action et le temps des résultats. Les deux ne se confondent pas.

La sagesse des fables

«La Cigale et la Fourmi» est la première fable du premier recueil de Jean de La Fontaine, paru en mars 1668. C’est l’une de mes préférées.

«Que faisiez-vous au temps chaud ?», demande la Fourmi à la Cigale, venue la prier de lui «prêter quelque grain pour subsister».

«Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise», répond l’emprunteuse.

«Vous chantiez ? j’en suis fort aise : Et bien ! dansez maintenant», répond la Fourmi.

Une autre fable de Jean de La Fontaine se lit en échos à «La Cigale et la Fourmi».

Avant de mourir le Laboureur dit à ses enfants :

«Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’Oût.
Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.»

Au-delà des similitudes sémantiques (vous aurez remarqué que dans les deux textes, il est question du mois d’«oût»), les deux fables abordent toutes les deux la question de l’action, de sa préparation et de ses résultats.

Au sujet de son premier recueil, Jean de La Fontaine écrit : «Ainsi ces fables sont un tableau où chacun de nous se trouve dépeint».

Le poète s’adresse à chaque être humain. Les protagonistes de ses fables ont beau être des animaux, c’est de nous qu’il parle.

Si le laboureur conseille à ses enfants de travailler, c’est pour qu’ils ne se retrouvent pas dans la situation de la Fourmi.

Au Collège Bonsomi, un camarade de promotion conseillait à son voisin, fort bavard pendant les heures de l’après-midi consacrées à l’étude individuelle, «Masta na ngai, tanga heee» (mon ami, profite de ces heures pour étudier).

Agir aujourd’hui pour être libre demain

Pour réussir son examen, il faut réviser ses notes.

Pour écrire de beaux textes, il faut en lire.

Pour avoir un corps d’athlète, il faut s’astreindre à l’exercice physique et surveiller son alimentation.

Pour être bon lors du match, il faut s’entraîner sérieusement.

Quel que soit l’objectif que vous voulez atteindre, il vous faut agir en conséquence pour y arriver. C’est une loi de la nature qui ne souffre d’aucune exception.

Elle est vraie pour les individus comme pour les organisations et les collectivités.

Un pays qui veut remporter le Championnat d’Afrique des Nations doit organiser un championnat national compétitif et financer la mise en place des infrastructures sportives de qualité.

Un pays qui veut vivre en paix et profiter de ses ressources naturelles doit être prêt pour la guerre. Comme disait Churchill, «ce n’est qu’en se préparant à la guerre que l’on peut garantir la préservation des richesses, des ressources naturelles et du territoire de l’État».

Sur son blog, Xavier Alberti note que «nous vivons une époque où les diagnostics sont partout et les remèdes nulle part». Encore faut-il que ce diagnostic soit bon. Et une fois qu’il est fait, doit intervenir la phase la plus importante : l’action. Mais l’action doit être pensée, ordonnée et planifiée. Bref, elle doit faire partie d’une stratégie.

On a beau multiplier les constats et les avertissements sur les effets du changement climatique, si chacun ne prend pas sa part et ne fait pas ce qui lui revient, nous lèguerons à nos enfants une planète invivable.

On a beau déplorer la corruption qui gangrène la société congolaise, si chacun continue de considérer que c’est toujours l’autre le corrompu, on n’avancera pas beaucoup.

Si chacun pense pouvoir profiter du népotisme et du clientélisme, sans réaliser que ces attitudes minent le vivre-ensemble et détruisent ce qui fait l’essence même de la République, le Congo ne sortira pas la tête de l’eau.

«Le temps des choix»

Il est arrivé le moment où nous devons choisir entre nos petits égoïsmes particuliers et le bien du pays. Car trop souvent, nous n’évoquons les efforts que pour parler de ceux que doivent faire les autres. Jamais soi-même.

Pourtant, la nation ne se construit que grâce aux efforts collectivement et individuellement assumés. Sans faux-semblant. Sans faux-fuyant.

«Avant le temps des sacrifices, vient donc le temps des choix, non pas ceux que nous voulons pour les autres, mais ceux dont nous sommes capables pour nous-même. Nous pouvons changer. Nous savons changer. Mais voulons-nous changer ?» , s’interroge Xavier Alberti dans «Le temps des choix». Vouloir changer veut dire accepter de prendre sur soi tout ce qu’implique ce changement : agir en bon ordre. Ne pas laisser les multiples urgences auxquelles le Congo doit répondre dicter notre agir collectif.

Lutter contre le chômage de masse, relancer l’outil productif, construire des infrastructures, améliorer le climat des affaires, reformer le secteur de la sécurité. Toutes ces questions paraissent prioritaires dans un pays comme le Congo. Mais comme l’écrit si bien Graham Allison, «pour défendre les intérêts vitaux [d’une nation], il faut d’abord les définir car à force de donner la priorité à tout on ne donne la priorité à rien.»

Il est donc nécessaire de faire des choix éclairés, en ayant à l’esprit que le développement est un processus de long terme. C’est le domaine de la stratégie et du temps long qui ne répond pas au dictat de l’opinion publique, des chaînes d’information en continu et de la clameur des réseaux sociaux, jamais satisfaits de rien.

Consacrer du temps à la réflexion. Agir avec courage, effort, rigueur et imagination. Et laisser le temps faire son travail. Comme ce paysan qui, après les semailles, attend patiemment la saison de récolte. Toujours garder à l’esprit que «tout ce qui est destiné à durer croît lentement».

Et si comme l’écrit Xavier Alberti, «la force est du côté des lents», il est impérieux «d’écouter la nature et de ne pas se laisser confisquer le temps pour éviter que tout n’arrive d’un coup et que finalement, à force de courir, il n’arrive plus rien du tout, plus rien que nous n’ayons vraiment décidé, et que nos courses ineptes [et] nos fausses urgences ne soient au final que des passe-temps».

Et si je laissais ChatGPT animer ce blog…

Rassurez-vous. Cela n’arrivera pas. Je ne vais pas recourir à ChatGPT pour produire des textes que je publie sur ce blog.

Ce sera toujours moi. Avec mes hésitations, mes erreurs et mes approximations. Et quand la fatigue ou le manque de temps ne me permettront pas d’écrire, je vous le dirai. Mais je ne vais pas recourir à une intelligence artificielle pour écrire ce que je pense ou pour vous raconter une histoire.

Non pas que je me crois meilleur que la machine ou que je remette en cause l’utilité de ce genre d’outils. C’est surtout que pour moi, l’écriture est une affaire personnelle, c’est-à-dire subjective. Dans l’écriture, c’est une subjectivité qui s’adresse à une autre (d’autres) subjectivité(s).

De quoi ChatGPT est-il le nom ?

Depuis quelques semaines, on n’entend plus parler de ça. C’est le 30 novembre dernier que l’entreprise américaine OpenAI a lancé ChatGPT.

Comme le souligne le site Internet du journal français «Le Monde», cette entreprise de San Francisco est déjà réputée pour ses travaux dans l’intelligence artificielle.

Mais avec ChatGPT, elle semble avoir franchi un cap, tant l’application fascine.

Le site Internet «Numerama» a demandé à ChatGPT de parler de ChatGPT. Sa réponse :

«ChatGPT est une avancée passionnante dans le domaine de la technologie de langage. C’est un modèle de langage entraîné par OpenAI qui est capable de générer du texte à la demande en utilisant une intelligence artificielle de pointe. Le nom «ChatGPT» vient de la combinaison des termes «chat» et «GPT», qui signifient respectivement «conversation» et «modèle de transduction de langage prédictif». Cela reflète la capacité de ChatGPT à simuler des conversations humaines de manière convaincante. ChatGPT a été entraîné sur un vaste corpus de texte, y compris des articles de journaux, des romans, des scripts de films et de télévision, ainsi que des conversations en ligne. Cela lui permet de comprendre le contexte d’une conversation et de fournir des réponses pertinentes et cohérentes. L’un des avantages les plus importants de ChatGPT est qu’il est capable de s’adapter à un large éventail de sujets et de styles de langage. Cela signifie qu’il peut être utilisé pour des applications telles que la génération de contenu pour les réseaux sociaux, la rédaction de scripts pour les films et les séries télévisées, ou encore la création de chatbots pour les entreprises.»

Ce paragraphe a été généré par ChatGPT quand «Numerama» a fait la commande: «Écris un article de présentation de ChatGPT dans un style journalistique».

On comprend alors tout l’intérêt que cette application suscite depuis son lancement.

«ChatGPT est un énorme pas en avant. C’est un concurrent majeur pour les métiers créatifs ou les activités d’écriture de petits essais par des élèves», note ainsi Alexei Grinbaum, physicien, philosophe et membre du comité national pilote d’éthique du numérique du CEA, cité par «Le Monde».

ChatGPT peut générer plusieurs types de textes : poèmes, dissertations, argumentaires juridiques, scripts de films, etc.

Comment utiliser ChatGPT ?

Pour commencer à discuter avec cette Intelligence artificielle (IA), vous n’avez qu’à vous rendre sur le site Internet d’Open AI (il est en anglais) puis de créer un compte. Une adresse mail et un mot de passe suffisent à créer son profil. Cliquer sur le bouton « TRY ChatGPT », puis laissez-vous guider.

Le site est très demandé. Je m’y suis rendu trois fois ce matin et j’ai été redirigé vers une page, indiquant que le site est surchargé. La mention «ChatGPT is at capacity right now» apparaît sur la page. Comme le note «Numerama», vous devrez alors remettre à plus tard votre tentative de connexion. J’avais autre chose à faire. Je ne suis pas revenu.

Un élève qui doit produire une dissertation ou un journaliste un peu paresseux serait revenu pour trouver un texte correspondant au travail demandé par le prof ou le rédacteur en chef. Et il aurait peut-être fini par trouver réponse à sa requête.

«L’Indépendant» parle de Chat GPT comme d’un «robot tout simplement incroyable» qui «peut rédiger les devoirs d’élèves en manque d’inspiration». «ChatGPT répond à tout un tas de questions», note le media qui a demandé à l’application de répondre à celle-ci : «Les grèves contre la reforme des retraites d’Emmanuel Macron sont-elles justes ?».

Réponse de ChatGPT :

«Il est difficile de dire si les grèves contre la réforme des retraites proposée par Emmanuel Macron sont justes ou non car cela dépend de la perspective de chacun. Certaines personnes peuvent considérer que ces grèves sont justifiées car elles défendent les intérêts des travailleurs et protègent leurs droits à une retraite décente. D’autres personnes peuvent considérer que ces grèves sont inutiles ou même nuisibles, car elles perturbent l’économie et peuvent causer des inconvénients pour les citoyens. Il est important de noter que la réforme des retraites est un sujet complexe et controversé, et il est important de prendre en compte les différents points de vue pour arriver à une solution équitable. Il est aussi important de souligner que la réforme proposée par Emmanuel Macron n’est pas encore finalisée, et il y a des négociations en cours pour trouver un compromis.»

ChatGPT va-t-il supplanter la créativité humaine ?

De quoi susciter des interrogations. Est-ce que les élèves vont désormais recourir à l’Intelligence artificielle pour faire leurs devoirs ? Les journalistes, écrivains et scénaristes vont-ils désormais utiliser ChatGPT pour faire leur travail ?

Commençons par une évidence. L’Intelligence artificielle, comme d’autres technologies avant elle, change notre rapport avec le travail, la création et la formation. C’est un fait.

Comme il ne viendrait plus à aucun enseignant l’idée de donner à ses élèves comme devoir à domicile de chercher le nom du premier président français de la cinquième République, les enseignants de demain vont devoir trouver de nouveaux moyens d’enseigner et d’interroger le savoir.

L’école devra désormais, en plus de l’apprentissage des fondamentaux de la science, enseigner aux humains à discourir, interroger, converser, argumenter non pas seulement en partant des données objectives et scientifiques que n’importe quelle IA pourrait trouver sur Internet mais aussi à partir de ce qui fait la spécificité de la nature humaine, sa subjectivité, ses émotions, ses rêves, ses peurs, ses espoirs.

Je pense qu’aucune technologie ne pourra jamais supplanter la création artistique ou l’imagination humaine. Imagination comprise ici «non pas comme rêverie mais comme capacité à penser un monde nouveau pour le faire advenir».

Une IA aurait-elle pu rédiger «Une terre promise» comme l’a fait l’ancien président américain ?

Non. Elle se serait limitée à reprendre les descriptions, les informations et les données que les médias et autres sources extérieures ont rapportées de la présidence de Barack Obama. Mais ce que l’ancien président a écrit pour décrire la fierté qu’il avait à voir ses collaborateurs s’épuiser pour trouver des solutions et sortir les États-Unis de la crise des subprimes, personne d’autre ne peut l’écrire.

Comment une IA pourrait-elle raconter comment Édouard Philippe a vécu les semaines qui ont précédé sa nomination comme Premier ministre de la France en 2017 ? Comment pourrait-elle traduire en mots la «peur solitaire» ou la «peur paradoxale» dont parle l’ancien Premier ministre dans «Impressions et lignes claires» ?

Aussi intelligente puisse-t-elle être une IA ne produira jamais un texte qui transpire la sueur, le sang et les larmes qui font que chaque plume est une écriture particulière.

C’est aussi pour cette raison que l’IA ne prendra pas la place de l’école. Celle-ci va changer. Elle sera organisée autrement. Mais elle restera cet «endroit où l’on apprend ce qu’est l’être humain», pour reprendre l’expression de la philosophe Gabrielle Halpern. Les rencontres qu’on y fait sont uniques. Elles façonnent notre regard sur l’autre (le voisin, l’ami, l’autorité, l’étranger) et sur le monde.

Et finalement, ce que nous produisons, ce que nous disons et ce que nous faisons, ne sont rien d’autre que les multiples combinaisons entre ce que nous avons de plus intime et ce que la vie nous donne de plus précieux : la rencontre avec l’autre.

Écrire un texte, c’est traduire en mots toutes ces petites combinaisons, qu’on a aimées ou qu’on a détestées, qu’on a ignorées ou qu’on a embrassées, qu’on a blessées ou qu’on a caressées.

C’est ici que l’éducation va devoir également évoluer. Ou plutôt retrouver ce qu’elle a commencé à perdre depuis la révolution numérique : la liberté.

Élever un enfant, c’est l’apprendre à devenir lui-même. Ne jamais en faire un être banal parmi tant d’autres. Qui parle comme tout le monde. Qui pense comme tout le monde. Qui aime ce que tout le monde aime. Qui déteste ce que tout le monde déteste.

Il ne faut donc pas avoir peur de ChatGPT. Ni d’aucune autre forme d’Intelligence artificielle. Face à la production «artistique» à la chaîne et à l’homogénéisation de la langue, des idées et des comportements, il faut cultiver la controverse et la transgression. Il faut défendre la liberté, mère de l’imagination et de la création.

«La Plume de Joël» va s’y employer…

Washington

«J’attends un bébé. Il est de toi.»

Pas encore remis de l’épisode Tshibo, Makasu apprend qu’il sera bientôt père. Son ex ne lui laisse pas le temps de digérer et lui assène :

«Je n’attends rien de toi. Je te sais aussi coureur qu’irresponsable. Si j’ai fait tout ce trajet pour venir jusqu’ici, c’est juste pour t’informer. Et pour que le jour où tu auras dans l’une de tes classes un élève qui te ressemble trait pour trait que tu ne sois pas surpris.»

La jeune femme parle calmement. Sans hausser le ton. Sans manifester le moindre signe de colère. Une fois le monologue fini, elle sort du domicile de Makasu. Avant d’arriver à la petite porte qui donne sur le tunnel, elle est rattrapée par son ex-compagnon.

-Avant d’ouvrir la bouche et de dire des bêtises, réfléchis bien.

-Mais, Washington…

-Je ne suis plus Washington.

Dans le téléphone portable de Makasu, le répertoire est rempli de contacts avec des noms comme «Gros bébé», «Bambino», «Fouta Djalon», «Miss des miss», «Miss Tutsi», «Zokere»,…

Ce sont les numéros de téléphone de ses copines et ex-copines. A chacune, il colle un surnom lié à un titre de Koffi Olomide.

Ainsi, Kapinga est devenue Washington en juillet 2019 quand sa relation avec Makasu a commencé.

Les deux se connaissent depuis l’université. Ils ont été à l’Université pédagogique nationale de Kinshasa. La jeune femme a suivi la filière «Histoire» ; le jeune homme, le «Français».

A l’université, ils n’étaient pas amis. Mais ils avaient des amis en commun. Il leur arrivait de se retrouver en boîte de nuit ou dans des bistrots, chacun avec son groupe d’amis.

Quand ils quittent l’université en 2013, ils se perdent de vue.

Makasu devient enseignant de français au Lycée Mokanda de Ndjili. Kapi- comme l’appellent ses proches- devient l’assistante de son père, sénateur influent mais avec qui elle n’entretient pas de bonnes relations. Elle quitte d’ailleurs son père au bout de deux années au cours desquelles, dira-t-elle à Makasu, elle a eu plus à gérer les copines de son père qu’à prendre des notes ou à gérer l’agenda du sénateur.

En 2015, elle entre, elle aussi, dans l’enseignement. Elle trouve un poste d’enseignante d’histoire au Collège Molakisi, l’un des établissements scolaires le plus côté de Kinshasa. Ce qui exaspère au plus haut point son père.

«Ma fille ne peut pas passer sa vie à avaler la poussière de la craie», éructe-t-il régulièrement devant son épouse.

Mais Kapi n’en a rien à faire. La jeune femme chérit sa liberté. Un peu trop, au goût de Makasu.

Les deux jeunes gens se retrouvent en juillet 2019 à Monastir en Tunisie lors d’un colloque organisé par l’Organisation internationale de la Francophonie, réunissant des jeunes enseignants des pays francophones.

-N’est-ce pas là ma vieille copine de l’UPN ?

-N’est-ce pas là le plus grand dragueur de ma promotion ?

Makasu et Kapi se rejettent dans les bras l’un de l’autre.

-Qu’est-ce que tu fais là ? T’es plus au Sénat ?

-J’ai laissé tomber mon père.

-Pourquoi ? Ça payait bien, non ?

-Tu sais l’argent n’est pas le seul moteur de la vie. C’est très important certes. Mais l’environnement professionnel, les découvertes, les rencontres, c’est encore plus important.

-Donc, tu as rejoint la clique des bouffeurs de craie.

-Figure-toi que mon père utilise cette expression pour parler de mon travail.

-Et tu bosses où ?

-Je suis au Collège Molakisi.

-Waouh, la classe !

-Oh ! Vous faites un peu trop. C’est une école comme une autre.

-Ha non, ma chère ! C’est l’école la plus réputée de la ville. J’adorerais bosser là-bas.

-C’est vrai que les conditions de travail sont parfaites. On va souvent en formation. Là je reviens d’ailleurs du Sénégal. L’Association internationale des enseignants d’histoire avait organisé une visite pédagogique sur l’île de Gorée.

Makusu et Kapi ne se sont pas rendu compte que le restaurant où ils partageaient leur déjeuner s’était peu à peu vidé. La plupart des clients étaient, comme eux, des participants au colloque. Ils sont rentrés à l’hôtel où se tient la rencontre pour participer aux travaux de l’après-midi.

-Merde ! Il est déjà 15 heures.

-Je n’ai pas vu l’heure passer. On fait quoi ?

-On ne va pas débarquer là-bas avec une heure de retard. Viens, je vais te montrer un endroit.

Les deux anciens camarades de promotion décident de sécher les travaux de l’après-midi. La jeune femme avait découvert la veille au soir un petit club discret où on jouait la musique sur demande de clients.

-Tu vas voir. Tu vas adorer.

L’endroit est en effet adorable. Décoration africaine avec des masques et sculptures sur les murs. Des sièges en bois ou en bambou recouverts d’un tissu en raphia.

Situé au bord de la mer, le club est planqué entre deux hôtels de luxe. Il faut emprunter une allée encombrée de palmiers courts pour y accéder. Au sol, pas de pavement. Du sable de la plage.

-Waouh ! C’est un bel endroit. Je vois que tu n’as rien perdu de tes années de la fac.

-J’ai un peu vieilli quand même.

-Ça ne se voit pas.

Les deux Congolais sont interrompus par un grand jeune homme sombre habillé en culotte blanche et T-shirt bleu sur lequel on peut lire «Le palmier africain».

-Bonjour. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

-On peut avoir des bières ? Et de la musique congolaise ?

-Ha ! Vous êtes Congolais ? On a beaucoup de chansons de Koffi Olomide…

Il ne s’est pas passé beaucoup de temps avant que Kapi se débarrasse de ses hauts talons et de sa petite veste pour aller se trémousser sur la piste au son de «Loi», «Ultimatum», «V12», «Attentat»,…

«Fais pas le timide. Viens danser», lance-t-elle à Makasu qui se contente de prendre sa bière en esquissant quelques mouvements de bras depuis son siège.

«Je ne sais pas danser. J’attends la Rumba», répond le jeune homme.

Il ne sera exaucé qu’en fin de journée quand les derniers rayons de soleil vont commencer à quitter le club, laissant la place à une obscurité qui ne sera dérangée que par des lumières rouge et bleu intermittentes émanant de la piste de danse.

Quand Makasu entend sortir des baffles : «Cendrillon, ne t’en vas pas sans me laisser ta chaussure…», il se lève et rejoint son amie sur la piste.

«Liboso okende eeh, otika nga
Liboso okende eeh, otika nga eeh
Lakisa nga mboka oyo, ebomba sekele ya liwa
Lukela nga libongo oyo, motema na nga e kosema
Po assurance ya vie na nga
Ezwa ata merite ya bolingo na pesaki yo Washington Bunci…»

Sa bouche collée à l’oreille de son ancienne camarade de promotion, Makasu fredonne la chanson qu’il connaît par cœur.

-Cette chanson te rappelle des souvenirs, j’ai l’impression…

-Non. Elle m’incite à en créer…

-Avec qui ?

-Avec Washington…

J’ai lu «L’urgence africaine» de Kako Nubukpo avec un grand plaisir

Je vous avais promis de vous parler de ma dernière lecture, «L’urgence africaine» de Kako Nubukpo. Tout de suite, je vais vous dire que j’ai beaucoup aimé lire ce bouquin.

C’est récemment seulement que j’ai fait la connaissance de M. Nubukpo. Économiste togolais, ancien ministre de la Prospective et de l’Evaluation des politiques publiques dans son pays, doyen de la faculté d’économie de l’Université de Lomé, Kako Nubukpo est un brillant intellectuel africain.

C’est le genre d’intellectuel pour lequel j’éprouve autant d’admiration que de respect. Il pense le monde, l’interroge, remet en question les dogmes et les fausses évidences, et cherche dans la science les solutions aux problèmes qui se posent dans sa société.

C’est sur «France Culture» que je l’entends pour la première fois.

Le 26 décembre 2019, Kako Nubukpo est «L’invité des matins» avec Christophe Boisbouvier, de RFI.

L’économiste parle du Franc CFA. Un sujet qui lui tient très à cœur. En octobre 2022, Voici ce que «Le Point» disait du Togolais :

«Il faut souligner que plusieurs des réflexions de l’intellectuel, que ce soit sur le franc CFA ou sur le rôle des institutions financières internationales qui provoquaient des débats passionnés et quelques controverses, connaissent une résonance particulière en Afrique, avec la tenue d’événements, de tournées et de débats.»

Du Franc CFA et du rôle des institutions financières internationales dans les politiques publiques africaines, Kako Nubukpo en parle beaucoup dans «L’urgence africaine».

Penser l’Afrique

L’idée maîtresse de ce livre est que les Africains doivent penser eux-mêmes leur continent pour trouver les meilleures solutions à leurs problèmes.

«Chaque société, chaque économie a son histoire, ses spécificités, ses atouts et ses contraintes. Il faudrait donc des solutions au cas par cas et non des solutions génériques pensées depuis l’étranger comme ce fut le cas avec les Programmes d’ajustement structurel avec le succès que l’on sait», écrit Kako Nubukpo.

Un appel à l’élite africaine pour une réflexion endogène afin de trouver les solutions adéquates aux problèmes qui se posent aux pays africains.

Force est de constater que malgré les échecs des politiques publiques imposées depuis l’étranger, les dirigeants africains continuent de vouer un certain culte aux solutions venues d’ailleurs (qui ne sont pas toutes mauvaises- je tiens à le préciser).

Pourquoi ? Kako Nubukpo a sa petite idée :

«C’est parce que l’Afrique subsaharienne ne produit pas encore elle-même ses dirigeants. Il y a une extraversion qui fait que l’Afrique montre au reste du monde les dirigeants que le reste du monde veut voir. Des dirigeants qui ont un discours de la doxa internationale ; des dirigeants qui peuvent être présents dans toutes les grandes conférences.»

Chacun a déjà remarqué le plaisir non dissimulé que les dirigeants africains éprouvent quand ils sont invités dans les grandes rencontres internationales à Paris, Washington ou Londres.

Ça, c’est pour le constat. Mais M. Nubukpo n’est pas le genre d’intellectuels qui ont pour spécialité de dresser des constats accablants. Il propose aussi des solutions.

Pour bien penser l’Afrique, il faut que l’école joue pleinement son rôle.

«L’enjeu de l’éducation est crucial, écrit l’économiste, pour le continent africain et son traitement doit répondre à une méthodologie rigoureuse en fonction de l’analyse des besoins des populations nécessitant de réinjecter de la prospective pour être au rendez-vous des attentes de la jeunesse d’aujourd’hui comme celle de demain.»

Faire confiance en la science

Former des personnes aptes à répondre, grâce à la science, aux défis auxquels fait face l’Afrique n’est pas suffisant. Il faut en plus les laisser travailler et utiliser toutes les ressources que la science propose afin de définir les politiques publiques les plus efficaces.

Sur cette question aussi, Kako Nubukpo nous interpelle, pointant le grand décalage entre la production intellectuelle et la vie quotidienne des Africains.

Combler le milieu absent entre la production intellectuelle et les applications concrètes est une nécessité.

«Il y a une faiblesse structurelle des liens entre la production intellectuelle dans les universités, les centres de recherche africains et les éléments quotidiens de vie des populations, observe-t-il. On constate en Afrique que l’essentiel des politiques d’innovation et de recherche reste structuré par les orientations données par les bailleurs internationaux.»

L’un des exemples qui illustre le mieux le refus des dirigeants africains de construire leurs politiques publiques en se référant à la science et aux scientifiques, c’est l’absence des données statistiques fiables en Afrique subsaharienne. Une vraie tare notamment pour des pays comme le Congo où le dernier recensement de la population date d’il y a près de 40 ans.

«Sans données statistiques fiables, il est quasi impossible de mettre en place des politiques publiques idoines», écrit Kako Nubukpo, regrettant «l’absence de volonté de savoir» dans le chef de dirigeants sur le continent.

L’économiste cite Thomas et Ronald Wonnacott pour qui les statistiques permettent de passer de la «certitude ignorante à l’incertitude réfléchie».

Malheureusement, note M. Nubukpo, «en Afrique, on préfère souvent rester dans la certitude ignorante plutôt que de faire l’effort d’aller vers une incertitude réfléchie».

Travailler en bon ordre

Alors maintenant, que faire ?

Dans un premier temps, reconquérir les instruments de la souveraineté agricole, politique, économique et intellectuelle.

«Il est important que les Etats africains francophones de demain soient pleinement dépositaires de leurs politiques monétaires, économiques, et donc puissent choisir pleinement et en conscience la destinée de leur pays dans un souci de développement inclusif», conseille Kako Nubukpo.

Ensuite, «choisir la création des richesses plutôt que la perpétuation de la rente». A bien des égards, de nombreux pays ont conservé le schéma laissé par les colonisateurs : l’Afrique est une terre de prédation où une économie de rente fait la richesse de la caste dirigeante.

«Au moment des indépendances, rappelle l’économiste, s’il y eut des changements de cadre, il n’y eut pas de rupture de pratiques.»

Au sujet de la République démocratique du Congo, «pays qualifié de scandale géologique tant il regorge de matières premières dont certaines sont particulièrement prisées», l’ancien ministre écrit :

«Le décalage est saisissant entre l’extrême dénuement de la population et le dynamisme de l’exploitation des richesses naturelles du pays par des compagnies multinationales dont les bénéfices sont souvent minorés afin d’échapper à l’impôt.»

Enfin, mettre de l’ordre dans ce que nous faisons.

Il est regrettable de constater que les Etats (les entreprises commencent à prendre la même direction) sont aujourd’hui dirigés comme des groupes WhatsApp. Le seul temps qui se conjugue dans les lieux de pouvoir est le présent.

Ne nous méprenons pas : le développement est un processus de long terme.

«La plupart des pays africains sont dans ce qu’il est convenu de nommer la ‘’dictature de l’urgence’’, illustrée par la prééminence du court terme au détriment d’une vision concertée du moyen-long terme», regrette Kako Nubukpo.

Comme je l’ai moi-même écrit dans «L’urgence et l’essentiel», «tout ce qui est destiné à durer croît lentement».

L’Afrique doit penser les types d’emploi auxquels ses enfants qui sortiront de l’école en 2050 vont pouvoir postuler. Le mode de transport, le type de villes, la gestion de déchets, l’environnement, les télécommunications, les infrastructures. Autant de sujets qui nécessitent une réflexion sérieuse immédiatement afin de pouvoir aujourd’hui planter les graines dont les fruits ne seront cueillis qu’au milieu du siècle.

Lire «L’urgence africaine» m’a particulièrement enchanté. J’espère que ce sera aussi votre cas. En tout cas, je vous le conseille. Je vous recommande également le dernier livre de Kako Nubukpo, «Une solution pour l’Afrique : du néoprotectionnisme aux biens communs» paru il y a quelques semaines chez Odile Jacob.

Bonne lecture !

La vie sanctionne ceux qui arrivent en retard

«La famille du fiancé de Tshibo a apporté la dot.»

Makasu n’en revient pas. Il avait bien remarqué depuis son taxi que la musique provenant de la parcelle familiale de Tshibo était celle d’une fête. Mais un mariage… Non. Il n’y a pas pensé. Encore moins celui de Tshibo. La jeune demoiselle qui l’invitait à partager le repas de famille le jour de l’an était donc sur le point de se marier.

Papa Samba, d’ordinaire si réservé, est intarissable lorsqu’il parle de la jeune femme.

-Vous savez, je l’ai vue grandir. Je travaille ici comme sentinelle depuis 20 ans. Elle était très brillante à l’école. Toujours première de classe. Même à l’université, elle n’était pas du genre à faire des bêtises. Elle doit avoir distingué deux ou trois fois. Vraiment ce jeune homme a beaucoup de chance de l’avoir comme épouse.

Debout devant le portail d’entrée de la parcelle à côté de Papa Samba, Makasu est comme paralysé. Il ne s’est même pas rendu compte qu’il y avait de plus en plus de personnes autour de lui.

Les membres de la famille du fiancé de Tshibo étaient arrivés. Les sœurs et les cousines de la mariée accouraient vers le portail pour les empêcher d’entrer avant de procéder à la traditionnelle jetée de billets de banque.

-Mon fils, qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi n’entrez-vous pas ?

C’est Papa Samba qui sort Makasu de sa rêverie. Soudainement, le vieil homme se ressaisit.

-Mais, au fait, qui êtes-vous ?

Alors qu’il lui parle depuis une dizaine de minutes après que Makasu s’est présenté au portail, demandant si Tshibo était là, Papa Samba ne sait toujours pas à qui il a affaire.

-Désolé de vous avoir dérangé. Je ne suis personne…

Makasu abandonne le cadeau qu’il avait apporté à Tshibo entre les mains de la sentinelle et s’éloigne de la parcelle d’un pas hésitant.

Papa Samba, un peu déboussolé, n’a pas le temps de cogiter longtemps sur ce qui vient de se passer. Il a juste le temps de tendre le cadeau à une sœur de Tshibo, avant de mettre un peu d’ordre devant le portail où les deux familles discutent à présent vivement du «droit d’entrée».

Que se serait-il passé si j’avais répondu à son invitation le jour de l’an ? Son fiancé était-il là ? Pourquoi m’a-t-elle invité ?

Les questions se bousculent dans la tête de Makasu alors qu’il s’approche de Kintambo Magasin pour trouver un taxi et rentrer chez lui.

Le jeune homme était venu s’excuser auprès de Tshibo à l’invitation de qui il n’avait pas répondu, trois jours plus tôt. N’ayant pas le numéro de téléphone de la jeune femme, il était bien obligé de se présenter en personne, cadeau en main.

Si j’étais venu le 1er janvier, m’aurait-elle parlé de son mariage ?

Question rhétorique que se pose sans cesse Makasu alors qu’il attend maintenant un taxi. Il sait qu’il ne pouvait pas répondre à l’invitation de Tshibo. Non. Pas un 1er janvier.

Quand il parle de ce jour du 1er janvier aux rares intimes à qui il se confie, Makasu utilise un mot arabe : Nakba.

1er janvier 1995. 6h30. Makasu est déjà debout en train de faire les cent pas sur la véranda du domicile des parents de sa mère où il a passé sa nuit. Il trépigne d’impatience.

La veille au soir, sa mère lui avait fait une promesse : à mon retour, demain matin, tu auras ton cadeau. A Noël, le petit garçon n’avait pas reçu de cadeau.

Après l’avoir embrassé sur le front pour lui dire «bonne nuit !», sa maman lui avait glissé à l’oreille : «Mon amour, partout où je serai, je t’aimerai, je te protègerai…»

Avec les années, Makasu s’est convaincu que cette phrase était prémonitoire.

Si les parents du petit garçon étaient venus le laisser passer la nuit chez ses grands-parents, c’était pour aller assister à un concert de Wenge Musica au Grand Hôtel de Kinshasa. C’est comme cela qu’ils avaient prévu de passer leur réveillon de la Saint Sylvestre.

Il est 23h00 quand le couple quitte le domicile des parents de la mère de Makasu à Yolo. Le petit garçon s’est endormi. Sa maman peut aller au concert le cœur léger.

Les deux amoureux s’engouffrent dans la Peugeot 306 d’un ami du couple, lui aussi accompagné par sa compagne. Les deux couples se connaissent bien. Ils ont même planifié de se marier au cours du mois de juillet 1995, à une semaine d’intervalle et, ensuite, d’aller en voyage de noces ensemble au Bas-Zaïre, sur la côte atlantique.

Les parents de Makusu se sont connus en 1988. Deux ans plus tard, ils ont eu leur premier enfant. Quand Makasu naît, son père a 23 ans, sa mère 21. Ils sont jeunes. Ils ne sont pas encore mariés mais ils vivent sous le même toit. Ils sortent beaucoup. Ils aiment profiter de la vie et laissent souvent le petit garçon entre les mains de ses grands-parents.

Ces derniers n’ont donc pas été surpris de les voir aller assister à un concert de musique pour passer le réveillon. Ce sera leur dernier. Ils ne les reverront pas vivants. Makasu ne recevra jamais le vélo que lui avait promis sa mère.

Le 1er janvier à 5 heures du matin, les quatre fêtards décident de rentrer.

Étaient-ils sobres ? On ne le saura jamais. Mais au sortir de l’avenue Batetela pour s’engager sur le boulevard du 30 juin, le véhicule dans lequel se trouvaient les deux couples heurte un fula-fula qui se dirigeait vers Kintambo Magasin. La Peugeot fait plusieurs tonneaux. Les quatre passagers sont tous décédés sur place.

C’est à 8 heures que la nouvelle arrive à Yolo. Makasu voit entrer ses oncles et tantes, tous visages graves, dans le salon de la maison de ses grands-parents. Lui, toujours sur la véranda en train de faire les cent pas, attendant une mère qui ne viendra pas. C’est sa grand-mère qui va lui annoncer la terrible nouvelle.

Comme il le racontera lui-même à ses élèves du Lycée Mokanda, plusieurs années après, c’est seulement à l’âge de 10 ans qu’il va comprendre que ses parents étaient morts et qu’il ne les reverrait plus. Avant cela, il était convaincu qu’un jour, le portail de la parcelle de ses grands-parents s’ouvrirait et qu’il verrait entrer ses parents.

Depuis, le 1er janvier est devenu son jour de deuil personnel. Il ne sort pas. Il ne voit personne. Il ne fête pas.

Mais cela, Tshibo ne le savait pas quand elle l’a invité.

De retour chez lui, Makasu est encore plongé dans ses pensées, se demandant s’il avait bien fait de ne pas avoir dit tout de suite à Tshibo qu’il ne pouvait pas répondre à son invitation. Pas ce jour-là.

Au fond de lui, Makasu est convaincu que Tshibo voulait lui dire quelque chose, que son invitation avait un objectif précis. Lequel ?

-Elle s’est simplement foutue de ta gueule ?

-Non. Ce n’est pas son genre.

-Mais tu ne la connais même pas.

Quand il est descendu sur Kimbondo. Makasu a demandé à Libanais de passer le voir à la maison après la fermeture de sa boutique.

Libanais, c’est son ami du quartier. Leurs domiciles, des annexes des maisons principales, comme on en voit beaucoup à Bandal, donnent sur le même tunnel. Ils se croisent le matin quand ils brossent les dents et quand chacun va au travail. Ils se confient souvent l’un à l’autre. C’est plutôt Makasu qui se confie d’ailleurs. Libanais, 30 ans, 1 mètre 86, 76 kg, doit son surnom autant à la couleur de sa peau qu’à son sens des affaires. Peu bavard, il vend des vêtements dans une boutique sur Kimbondo. Il possède également une supérette au coin de l’avenue Baluba. Le tout «en étant parti de rien», comme il aime le répéter fièrement.

Ce soir, il a écouté attentivement le récit de son ami. Mais il ne partage pas sa conclusion. Libanais est convaincu que Tshibo a juste profité de la gentillesse de son ami le soir du 31 décembre et l’a invité pour la forme, le lendemain.

-La preuve, elle ne t’a même pas parlé de son mariage tout le long de votre trajet en taxi.

-Non. Je ne pense pas. Si elle m’a invité, c’était pour m’en parler. Peut-être qu’elle avait un doute. Peut-être même que c’est un mariage arrangé. Peut-être que le fiancé ne vit pas au pays.

-Mais ça, mon cher, tu ne le sauras jamais. C’est maintenant une femme mariée.

-Ouais, tu as raison. Comme le disait Gorbatchev, «la vie sanctionne ceux qui arrivent en retard»…

Les yeux dans les yeux

Ce matin, un collègue a lancé au bureau : «Quand quelqu’un n’est pas connecté, il n’existe pas ?». Il exprimait son dépit devant une collègue qui l’informait de sa maladie pendant le week-end.

-Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ?

-Si. Je t’ai laissé plusieurs messages sur WhatsApp.

-Pendant tout le week-end, je n’étais pas connecté.

-Comment ça ?

C’est en répondant à cette question que le collègue a sorti son punchline.

En y réfléchissant deux secondes, chacun d’entre nous peut facilement se reconnaître dans cette situation.

Demander des nouvelles des proches, collègues et amis est devenu plus un acte automatique que réfléchi. L’anthropologue français David Le Breton l’exprime de fort belle manière dans une tribune publiée la semaine dernière sur le site Internet du journal «Le Monde».

Le constat du scientifique est sans appel : «La conversation est en voie de disparition, vestige archaïque d’un temps révolu».

Les yeux dans les yeux

Il est évident que les nouveaux moyens de communication ont facilité les échanges à distance. Le nier serait faire preuve de mauvaise foi. Mais, ont-ils pour autant rapproché les humains ? Ici, la réponse est moins évidente.

Si pour une raison ou une autre, nous estimons plus aisé d’envoyer un message WhatsApp à un ami plutôt que d’aller le voir (quand c’est physiquement possible) pour avoir de ses nouvelles, nous devons acter le caractère désormais fantomatique de la relation.

C’est malheureusement le cas de la plupart de nos relations.

Alors quoi, serait-ce une mauvaise chose d’envoyer des SMS pour demander des nouvelles de ses proches ? Non. Formuler comme cela, ce n’est pas une mauvaise chose. Mais si comme le décrit si bien David Le Breton, ces messages WhatsApp et SMS sont envoyés comme des «miettes de quelques mots de temps en temps comme pour rappeler aux autres qu’ils existent quand même», oui, il y a là un problème.

Les discussions en face-à-face ne sont pas une option de socialisation parmi tant d’autres. Autour d’une bière, d’un café, d’un thé, ou autour de rien du tout, la conversation établit un lien unique qu’aucun moyen de communication ne saurait remplacer pleinement.

Comme le note M. Le Breton, «les conversations sollicitent un face-à-face ou plutôt un visage-à-visage, une écoute, une attention à l’autre, à ses expressions».

Plonger ses yeux dans ceux de son interlocuteur, pour tenter de comprendre la tristesse du récit qu’il te relate, n’a rien de pareil.

Ainsi que le fait observer la psychothérapeute Valérie Grumelin à «Madame Figaro», à travers les yeux, on observe «les émotions et les sentiments. C’est comme si on se mettait nu face à l’autre».

Si proche…

Malgré tous leurs bienfaits, les nouveaux moyens de communication ne pourront pas transmettre émotions et sentiments comme le ferait la bonne vieille conversation en tête-à-tête.

Et je ne suis pas le seul qui le dit. Les auditeurs de RFI connaissent bien la Docteure Catherine Solano qui intervient dans l’émission «Priorité santé».

Voici ce qu’elle disait en juin 2017 au cours d’une émission consacrée au «regard dans la sexualité» :

«Les yeux, le regard joue tout d’abord un rôle très important dans la séduction. Il semble que pour entamer une conversation, nous ayons besoin d’une raison. Le fait que l’autre nous regarde vous signale qu’il ou elle souhaite entrer en contact. C’est une invitation à entamer une interaction. Des études ont montré que quand on regarde quelqu’un, on multiplie par 5 les chances d’avoir une conversation de plus de 3 minutes avec cette personne.»

J’ai donc tout le mal du monde à comprendre ceux et celles qui restent prolongés sur leurs écrans pendant des discussions entre amis.

Mais c’est le mal du moment. On peut être à deux mètres d’une personne et ne pas se rendre compte de sa présence et communiquer avec ceux qui sont à des milliers de kilomètres.

«Avant l’arrivée des techniques modernes de communication, et notamment le téléphone cellulaire ou Internet, analyse David Le Breton, les gens se parlaient à la table familiale, au travail lors des pauses, au restaurant, dans les cafés, les transports en commun, sur le chemin du travail ou du domicile. Souvent, aujourd’hui, le téléphone en main, chacun, autour de la table ou en marchant avec les autres, consulte ses mails ou envoie un SMS…»

Conséquence :

«Nous sommes de moins en moins ensemble et de plus en plus les uns à côté des autres, dans l’indifférence ou la rivalité. Plus l’on communique et moins l’on se rencontre, plus l’autre vivant devant soi devient superflu.»

Les nouveaux moyens de communication ont pourtant été créés pour nous rapprocher.

…pourtant si loin

Le problème, à mon sens, ce n’est pas ces outils de communication. Un outil reste un objet d’utilisation. Il ne fait que ce que lui ordonne de faire son utilisateur. Certes, personne ne peut nier l’influence de la technologie sur les mentalités. Mais même alors, c’est aux êtres humains de décider de la meilleure utilisation des technologies qu’ils créent.

La plupart des personnes que nous appelons «amis» aujourd’hui ne sont plus que des gens à qui on envoie des messages par habitude, par réflexe ou par nécessité. Rares sont les moments que nous leur consacrons pour les écouter. Pas forcément parce qu’ils ont des problèmes. Mais parce qu’amitié signifie avant tout partage. Et c’est à travers la conversation que l’on partage ses joies, ses découvertes, ses colères, ses peines, sa foi en l’avenir ou ses angoisses pour le monde qui vient.

Mais comme ces jouets dont nous ne pouvons plus nous séparer, nous voulons aller toujours plus vite. Vers quoi ? Personne ne le sait.

Pour reprendre la belle formule de Xavier Alberti, dans notre monde aujourd’hui, «seule la vitesse tient lieu d’équilibre».

On passe ainsi de sa messagerie professionnelle, pour répondre rapidement à un mail, à sa messagerie personnelle, pour renvoyer un «Je vais bien. Et toi ?» dont on oubliera aussitôt la réponse puisqu’on est déjà sur Twitter pour critiquer une décision politique et enfin sur Instagram pour partager la photo de son repas de midi qu’on a commencé à avaler sans s’arrêter sur le goût tellement le mail professionnel exigeait une réponse immédiate et, surtout, sans se demander si son collègue qu’on avait invité au restaurant appréciait son repas. Mais qu’importe ! Lui aussi a son nez plongé sur cet objet, devenu au centre de nos vies (ou plutôt le maître de nos vies).

Virtuellement si proches donc les uns des autres. Mais, dans les faits, tous les jours plus loin…

Avec l’hypocrisie caractéristique de l’être humain, on entend certains s’écrier : «Il est mort ? Comment ça ? Je lui ai envoyé un SMS hier. Et il a répondu».

Eh oui ! Même sur un lit d’hôpital, on peut répondre à un SMS.

C’est tout l’intérêt de la conversation. Elle «sollicite une disponibilité, une attention à l’autre, un échange, une flânerie, une intériorité, la valeur du silence et du visage, l’incertitude du cheminement. Elle est une consécration mutuelle, mais elle exige que le fil invisible qui relie les individus en présence ne se rompe pas».

Comme nous sommes encore pendant la période de l’année où les meilleurs d’entre nous prennent des «bonnes résolutions», je vous en suggère une : écouter vos proches, vos collègues, vos amis. Ils ont toujours quelque chose d’intéressant à vous dire. Ce quelque chose que seul le regard attentif peut écouter. Les yeux dans les yeux…

Bienfaiteur et dragueur

«Il vaut mieux être seul que mal accompagné.» Si la vie de Makasu devait se résumer en une phrase, ce serait celle-là. 

Les vieilles cassettes de Koffi Olomidé et de Tabu Ley qui remplissent les cartons dont sa minuscule chambre est encombrée laissent souvent songeurs ses visiteurs. Il serait d’ailleurs plus indiqué de parler de «visiteuses» tant la gente féminine semble être la seule permise à rendre visite au «solitaire de Bandal»- surnom que lui ont collé ses amis. 

De toutes les façons, la deux-pièces de 5 mètres carrés qui lui sert de domicile ne peut pas accueillir grand-monde. Ce qui n’est pas pour lui déplaire. 

Makasu aime écouter de la musique. Il aime également la compagnie des filles. Et la bière. Même si devant ses rares amis, il aime jouer la modération : «Je n’en prends jamais avec excès. Une ou deux me suffisent». aime-t-il dire, sans que l’on sache s’il parle des filles ou des bouteilles de bière. 

Dans sa maison, tout est rangé. C’est ce qui impressionne le plus les filles qui viennent chez lui. Même les cartons de ses vieilles cassettes sont classés en ordre. 

«La première rangée, ce sont les années 70. Et la dernière, c’est la décennie 2000.»

Makasu aime voir dans les yeux de ses conquêtes ce mélange de surprise et de fascination quand il leur présente sa collection d’albums de ses deux chanteurs préférés. Avant, ces cartons de cassettes étaient au salon. Mais elles ont laissé la place à un énorme baffle connecté à une enceinte qui joue de la musique contenue dans un disque dur. 

«S’il n’en tenait qu’à moi, je continuerais à jouer mes cassettes. Mais on ne peut pas ne pas être en phase avec son temps. La technologie a évolué. Et moi avec.»

Dans le disque dur de Makasu, tous les albums du «Rambo» comme il l’aime à l’appeler. Mais aussi beaucoup de chansons de Tabu Ley, Madilu, Lutumba, Sam Mangwana, Carlyto Lassa, Franco, Papa Wemba, Julio Iglesias, Kassav, R Kelly, Phil Collins, etc. C’est sans grand intérêt qu’il écoute les «nouvelles générations». Fally, Ferre et Watanabe ne le laissent pas vraiment indifférent. Mais ce n’est pas sa came.

Makasu est pourtant ouvert à la découverte, à la nouveauté. Mais chez lui, la découverte musicale porte toujours le prénom d’une conquête.

Depuis le réveillon de la Saint-Sylvestre, il écoute beaucoup Dadju. La musique du «Prince Dadj» ne lui est pas tout à fait inconnue. Mais elle ne l’a jamais accroché. Jusqu’à ce 31 décembre 2020.

-Vous voulez que je vous aide ?

-Le bon sens me recommande de répondre par la négative.

-Il ne faut pas toujours suivre le bon sens.

-Ah bon ! C’est ce vous enseignez à vos enfants ?

-Si ça peut vous rassurer, je n’ai pas d’enfants. Et même si j’en avais, aucun d’eux n’aurait votre âge.

-J’espère que vous n’êtes pas un voleur.

Tshibo sentait bien qu’elle ne pouvait pas porter toute seule tous les paquets qu’elle avait dans les bras, en sortant de Kin-Marché. Surtout qu’il y avait un boulevard à traverser. Et un transport à trouver pour rentrer chez elle, à Kintambo. Elle finit par remettre deux gros sacs en plastique à Makasu.

-Où allez-vous ?

-A Kintambo.

-Vu ce que nous transportons, je vous suggère de prendre un taxi express. On vous dépose en premier. Puis le taxi va me ramener chez moi.

-…

-Pourquoi vous me lancez ce regard ? Il sera bientôt 20 heures. Ma proposition est plutôt censée. Non ?

-Je pensais qu’il ne fallait pas suivre le bon sens…

-Ne soyez pas grincheuse.

-Je me méfie des bienfaiteurs.

-Je ne suis pas un bienfaiteur.

-Un dragueur, alors ?

-Pas encore…

Avec un billet de 50$, Makasu finit par convaincre un chauffeur qui attendait des clients pour Lemba devant le supermarché Kin-Marché de les conduire jusqu’à destination.

Tout sur Makasu est rassurant. Sa taille : 1,65m. Ses lunettes : verres clairs, monture sombre de forme circulaire. Son accoutrement : pantalon tissus sombre, chemise blanche, mocassin simple aux pieds.

Son petit ventre naissant et le calme qu’il dégage lui donnent un air d’ancien séminariste.

-Chauffeur, vous pouvez augmenter le volume, s’il vous plaît ?

-Vous aimez la chanson ?

-J’aime toutes les chansons de Dadju. Celle-là, c’est «Reine». Un très beau morceau.

Makasu connaît quelques chansons de Dadju. Mais pas celle-là. Elle est pourtant sortie en novembre 2017.

Trois minutes, dix-neuf secondes, ça passe vite. Une autre chanson était diffusée sur «Tokos Radio» quand le taxi emprunte l’avenue OUA pour déposer Tshibo.

-On a roulé vite alors que je craignais les embouteillages du 31 décembre. Je n’ai même pas eu le temps de vous demander votre nom.

-Peut-être que ça ne vous intéressait pas.

-C’est possible.

-Ne soyez pas méchante.

-Je ne le suis pas. Pour preuve, je vous invite demain à venir partager notre repas de famille pour le jour de l’an.

-Le «Roi» sera là ?

-Pardon ?

-Dadju a dit tout à l’heure dans sa chanson : «Laisse-moi t’élever au rang de reine»…

-Comme je l’imaginais, vous êtes à la fois bienfaiteur et dragueur. Venez demain à 15 heures… 

«Les aventures de Makasu»

J’espère que vous avez bien commencé votre année. Et qu’avec vos proches, vous profitez bien de la vie.

J’ignore si vous êtes du genre à avoir des résolutions en début d’année. Ce n’est pas mon cas. Je pense que c’est inutile. Mais ce n’est que mon point de vue. Il se peut que je me trompe totalement.

En revanche, au début de l’année, je me lance deux défis : un personnel et un professionnel. L’année passée, c’était de publier régulièrement sur ce blog. Je m’en suis sorti plutôt pas mal. En tout cas, vous avez été nombreux à lire les publications de ce blog durant toute l’année 2022. Le site a recueilli 4 600 visites. En 2021, le total de visites s’élevait à 1100 ; l’année précédente- année du lancement du blog, c’était 880.

En 2023, je vous veux encore plus nombreux. Ainsi, me suis-je lancé un nouveau défi : vous proposer un contenu régulier. Ce sera une fiction, en forme de série avec épisodes : une publication par semaine. Ce sera notre rendez-vous hebdomadaire.

«Les aventures de Makasu» vont raconter la vie d’un jeune Kinois qui aime la vie. Comme tout le monde ? Non. Un peu plus que nous autres. En tout cas, il croque la vie à pleines dents. Quitte à se créer de gros ennuis. Mais les problèmes ne font pas peur à Makasu.

Sa devise : «Dans la vie, il faut des problèmes pour grandir».

En racontant la vie de Makasu, c’est Kinshasa que je raconte. Mon Kinshasa. Celui que je connais. Cette ville qui m’a vu naître et grandir. Cette ville que j’aime autant que je déteste.

J’espère que cette fiction vous plaira. En tout cas qu’elle ne vous laissera pas indifférent. Makasu vous énervera. Il vous fera rire. Il vous fera pleurer. Vous l’aimerez. Vous le détesterez.

Mais ce que je souhaite surtout est que vous le réclamiez chaque dimanche.

En plus des «aventures de Makasu», je vais continuer à partager avec vous mes coups de cœur et mes coups de gueule comme je le fais depuis près de trois ans déjà.

Ce sera un gros défi. Je le sais. Mais comme Makasu, moi aussi j’ai une devise :

«Dans la vie, il faut des défis pour grandir».

A bientôt ! Et bonne année !