La corruption des gens ordinaires : le déclin de la République

Le plus grand danger pour la vie d’une République n’est pas la corruption de son élite. Une élite corrompue peut facilement être renversée par la masse populaire, et donner ainsi naissance à un nouvel ordre social.

Dans une République, le plus grand danger, c’est lorsque l’élite a réussi à convaincre la masse populaire que son salut n’existe que dans la perpétuation du système de prédation et de corruption qu’elle a elle-même mis en place et organisé à son profit.

Une fois que le plus grand nombre est convaincu (consciemment ou pas) de cet argument fallacieux, toute la République est prise au piège.

La révolte devient chimère.

La remise en cause impossible.

La bravoure suicidaire.

La corruption fonctionne dans une société comme un cancer. La petite tumeur en vient à affecter tout le corps, qui en perd les moyens de se défendre.

La théorie du «ruissellement»

Du fait de leur exposition au pouvoir politique, financier, intellectuel, les élites de tous les pays sont soumises, à des degrés divers, à plusieurs formes de corruption.

Les dirigeants politiques d’un pays richement doté en minerais vont se voir offrir, par des puissances étrangères ou des multinationales, des avantages financiers, immobiliers, culturels, pour qu’ils bradent les ressources naturelles du pays. Ce faisant, ils appauvrissent le pays, l’empêchant de profiter pleinement de ses ressources naturelles. Les recettes qui auraient dû atterrir dans le Trésor public pour financer des politiques publiques sont captées par des puissances étrangères ou des entreprises privées qui s’arrangent pour ne rien verser ou en verser le moins possible en termes d’impôts et redevances.

La corruption aura ainsi servi à enrichir des intérêts privés, privant de moyens l’État mais dont les animateurs, bénéficiaires du système de corruption, vont désormais se prévaloir d’une richesse inexpliquée grâce à laquelle ils vont conforter leur position dominante.

Ce que j’explique ici vaut autant pour l’élite économique et l’élite intellectuelle. Les modes opératoires sont assez similaires même si les domaines peuvent varier.

S’il y a une constante dans l’humain, c’est sa volonté de perpétuer sa situation de domination.

C’est pour cette raison que des dirigeants corrompus vont accepter toujours plus de corruption pour maintenir leur position dominante. C’est là qu’intervient le «ruissellement».

Pour qu’une élite maintienne sa position dominante, il faut qu’elle ait une base : familiale, communautaire, politique, etc. En tout cas, il faut qu’il y ait des groupes de personnes sur qui s’appuyer pour renforcer, consolider et maintenir la position dominante.

Qu’est-ce que ces gens y gagnent ? Le ruissellement.

Si, dans votre famille, vous avez un homme ou une dame qui dirige une entreprise publique, il est assez naturel que vous en tiriez une certaine fierté.

Mais dans les sociétés corrompues, cela va plus loin qu’une question de fierté. Il s’agit de la redistribution. Ainsi, le poste de dirigeant d’entreprise publique ou de ministre ou de haut fonctionnaire n’est pas seulement vu comme une fonction à laquelle un parent accède afin de faire bénéficier le pays de ses compétences, mais comme une vache-à-lait pour tous ses proches. Elle doit financer les dépenses les plus diverses et les plus folles de la famille, de la communauté, du parti politique, etc.

Personne dans la famille ne s’interrogera sur le salaire réel du responsable nommé à la tête d’une régie financière ou d’un ministère, mais chacun voudra qu’il finance le voyage à l’étranger de son enfant qui doit aller y faire ses études. Il va financer les deuils, mariages, soins de santé, etc.

D’où vient cet argent ? Tout le monde le sait. Mais personne ne le dit.

On n’a pas besoin d’avouer à ses amis que l’on s’est marié grâce à un oncle généreux dont le train de vie a radicalement changé depuis qu’il dirige une entreprise publique. C’est dans l’ordre des choses.

C’est la théorie du «ruissellement» : je vole, la famille, les amis, la communauté, le parti politique, etc. en profitent.

Complices

C’est la théorie du «ruissellement» qui explique en grande partie l’apathie des citoyens des sociétés corrompues. A la fin, on est un peu tous coupables : d’avoir accepté de l’argent dont on sait qu’il est issu de la corruption, d’avoir accepté des faveurs indues, d’avoir vu mais pas dénoncé des actes de corruption, etc.

C’est une entreprise criminelle. Le ministre ou le mandataire public corrompu est la figure de la mafia. C’est lui qui lance les opérations. C’est le grand «Manitu». Sa chute entraîne toute la famille.

C’est ainsi qu’on a droit à des défilés médiatiques des communautés les plus imaginatives les unes que les autres quand un haut responsable est convaincu de détournement de derniers publics. Tantôt pour invoquer un «acharnement» contre la communauté. Tantôt pour implorer la clémence d’un chef plus haut placé.

C’est cela la corruption des masses populaires.

Parmi les personnes qui vont lire le communiqué, dénonçant l’arrestation «arbitraire» du «frère» convaincu de détournement, il y a des chômeurs ou des retraités qui ne perçoivent pas leur rente de survie (si c’est le cas, la somme est si dérisoire qu’elle n’achète que du pain pour quelques matins).

Personne parmi eux ne s’interrogera sur le rapport entre leurs situations individuelles, les caisses vides du Trésor public et le détournement de leur «frère». La «solidarité» est passée par là.

Oui. Ici, on appelle cela aussi la solidarité. Le parent le plus riche de la famille s’occupe à résoudre les problèmes des autres…avec de l’argent volé.

A toutes les échelles

N’allez pas croire qu’il n’y a pas que des ministres et des responsables des entreprises publiques qui sont corrompus.

La corruption dans un pays comme le Congo est à toutes les échelles. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir le déchaînement des passions dans les plus petites organisations publiques où un «illuminé» tente de remettre un peu d’ordre.

Quand le recteur d’une université publique se sépare d’assistants et chefs de travaux improductifs et irréguliers, exige de la transparence dans la gestion des finances de son établissement, veille au bon déroulement des enseignements et à la juste cotation des étudiants, il voit se déferler sur lui une horde de personnes que l’opacité et la corruption ont longtemps nourrie.

Manifestations, déclarations calomnieuses dans la presse. Tout est bon pour le faire partir et perpétuer l’ordre ancien. Celui de la rapine et de la magouille. Tel est le lot des sociétés corrompues. Elles ne supportent plus l’ordre et la lumière.

La masse populaire est corrompue.

Tout est fait pour décourager les esprits les mieux disposés. Toute bonne initiative est étouffée. Le pays est dans un cercle vicieux où tout le monde se plaint de la corruption que personne ne veut vraiment voir disparaître. En tout cas, pas tant qu’on en bénéficie des dividendes.

Chaque groupe qui accède au pouvoir- que les mauvais esprits ont tôt fait de surnommer mangeoire- veut en profiter maximum.

La phrase du célèbre chanteur Koffi Olomide «Tour na yo eza tour na yo» est devenue un credo parmi les élites. En réussissant à convaincre les masses populaires que le pouvoir était un gros gâteau dont il faut se rapprocher le plus possible pour s’arracher le plus gros morceau, celles-ci ont ruiné la République.

La corruption est devenue un mode de vie que l’on apprend désormais très jeune à l’école où l’on sait désormais qu’un enseignant affamé «vend des points» et que moyennant une bonne somme d’argent ou du sexe, on peut obtenir les meilleures notes aux examens.

A toutes les échelles, la République est minée.

«Pour remettre les choses dans l’ordre, le citoyen doit reprendre le pas sur l’individu», avais-je écrit dans «Le citoyen plutôt que l’individu».

Un citoyen a des droits et des devoirs. Les uns ne vont pas sans les autres.

Et le droit à la corruption n’existe pas. Le devoir d’y faire obstacle, si.

Merci, Ogo !

«Lui, c’est Jean-Didier. Vous allez travailler ensemble. Je vous laisse faire connaissance.» C’est comme cela qu’Axel nous a présenté l’un à l’autre. On échange quelques propos insignifiants. Puis on se sépare. Je venais de passer quatre mois de stage à Radio Okapi et un mois de pige. Toi, tu y avais travaillé quelques années auparavant. Mais le destin t’avait conduit ailleurs. Quand la Fondation Hirondelle a décidé de faire vivre véritablement le site Web de la radio, nous sommes tous les deux embauchés.

«Les hommes font l’histoire. Mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font.»

Si on m’avait dit que ce matin-là de mars 2011 où Axel nous a présenté l’un à l’autre que venait de commencer ma belle expérience professionnelle, j’aurais émis quelques doutes.

Tu étais curieusement timide. Encore un peu, j’aurais cru que tu frimais. Mais toi, tu ne frimes pas. Ce n’est pas ton genre. En ce moment-là, je ne le savais pas.

Les nuitards

Mais je ne vais pas tarder à le savoir. Quand on commence à bosser, nous habitons dans le même district de la Tshangu. Nous embarquons dans le même bus le matin pour aller à la radio. On discute. On rigole. On apprend à se connaître. Tu me parles de ta famille. De tes parents. De tes frères et sœurs que je rencontre rapidement à l’occasion d’une fête de famille où on finit dans une boite de nuit pourrie de «Kingasani ya suka».

Fini donc «Jean-Didier». Je découvre «Ogo», la «Star». Tu aimes faire la fête, rigoler, taquiner, mettre l’ambiance.

Mais par-dessus tout, tu aimes le travail. C’est notre premier point commun.

J’ignore qui a eu l’idée de faire appel à nous deux pour accompagner Axel dans cette «révolution» du Web de Radio Okapi. Il mérite une bière bien fraîche dans la chaleur de mars de Kinshasa.

La bière, tu n’en prends pas. En tout cas, pas depuis que je te connais. Mais tu me racontais que dans une précédente vie, tu chauffais le four.

Te rappelles-tu ce soir où nous avons débarqué à minuit dans un bar à N’djili quartier 1. Nous étions les seuls clients. Je ne te l’ai jamais raconté. Quand nous nous séparons, il est 1 heure du matin. Tu dois aller à «Kingasani ya suka». Moi, au quartier Maviokele à Kimbanseke.

De N’djili Sainte Thérèse- où l’unique taxi que je trouve me dépose- jusqu’au domicile familial (vingt minutes de marche), je ne croise qu’une seule personne. Probablement l’effet de l’alcool. Je crois voir, à trois cents mètres de moi, un homme en tenue militaire qui me guette. Je m’arrête pour surveiller ses mouvements. Quand je ressors de ma cachette (la paroi latérale d’un petit commerce), je le vois aussi pointer son nez. La scène se répète trois fois. Finalement, je décide de poursuivre quand même mon chemin. Il fait de même. Quand on se croise, je me rends compte qu’il s’agissait d’un autre nuitard bien sapé et qui sent l’alcool comme moi. Pas un bandit ou un militaire.

«Frères d’armes»

Il m’arrive de me demander aujourd’hui comment on faisait pour rentrer tard et être frais le lendemain et faire les prestations que l’on faisait. C’est peut-être le signe que nous avons vieilli.

Car, côté boulot, on assurait. Et grave.

Te souviens-tu de la journée électorale du 28 novembre 2011 ? Je travaillais en journée. Toi, en soirée. Après le LIVE que nous avons proposé sur le site entre 8 heures et 19 heures- avec le précieux appui de Nicolas Boissez, venu de Lausanne-, tu as rédigé un excellent résumé de l’émission «Dialogue entre Congolais», consacrée à cette journée électorale.

Tu dois te demander comment je m’en souviens encore. A l’époque, j’étais probablement ton plus fidèle lecteur. Je lisais tout ce que tu publiais. Je tentais de découvrir ton style. Ce que tu faisais et que moi je ne faisais pas. Tes tournures. Tes expressions.

Quand tu animais un LIVE le jour d’un match de foot, c’est ce live que je suivais. Pas le mach à la télé. Comme nous avions établi une rotation, le match d’après, je tâchais de faire mieux que toi. Je notais ce que je n’avais pas aimé. Et ce que je pouvais copier.

Nous étions amis. Mais nous étions surtout des professionnels. Des jeunes gens qui étaient à la recherche permanente de la perfection.

Lors de nos réunions quotidiennes du matin, l’amitié n’avait plus sa place. Si je n’avais pas aimé un papier que tu avais publié, je te le disais devant toute la rédaction. Je me le permettais parce que je te savais trop intelligent pour confondre une remarque professionnelle avec une marque d’inimitié.

Je n’ai plus retrouvé cette ambiance intellectuelle après, quand j’ai quitté le Web.

«Indomptables»

Il y a quelques semaines, quand tu m’annonçais ton départ de la radio, tu m’as écrit : «Tu m’as boosté vers l’excellence». Tu as fait pareil pour moi. Notre émulation nous a rendus meilleurs.

Axel a eu l’intelligence de nous pousser vers le haut. Sans jamais nous mettre en compétition. Ni jouer l’un contre l’autre. Comme c’est devenu le mode de travail de certains managers.

Mon plus grand souvenir comme éditeur au Web de Radio Okapi a été la couverture du Championnat d’Afrique des nations de foot 2016, remporté par la RDC. Tu avais fait le LIVE pour le premier match des Léopards. Moi, le deuxième. Et ainsi de suite jusqu’en finale.

Je me demande encore comment on trouvait cette énergie. On faisait l’avant-match : ambiance dans la ville de Kinshasa, compo, réactions. Le match. Et l’après-match : résumé, réactions des joueurs et coaches, ambiance dans la ville.

Rien ne nous faisait peur. On tentait des choses. On prenait des initiatives, convaincus de bien faire et rassuré par l’intelligence d’un superviseur qui faisait confiance à des collaborateurs dont il était convaincu du talent et de la volonté d’aller de l’avant.

Aux côtés de Freddy que nous avions trouvé, l’équipe s’est élargie : Lydie, Choukran, Mila, John (qui nous a malheureusement quitté depuis), Emmanuel, Blaise N., Blaise M., François, Daco. L’état d’esprit est resté le même. Et le groupe a gagné en compétences. Il est devenu plus complet. Plus compétitif.

Il m’arrive de sourire aujourd’hui quand je parcours les principaux sites Internet d’actualité en RDC. Pas grand-chose ne m’impressionne. Je ne vois que peu d’innovations. Des tweets des personnalités politiques transformés rapidement en article.

Avec le temps, Axel- sous ton insistance- avait fait évoluer notre travail. Il fallait faire autre chose que de relayer l’actualité. Il fallait aussi «faire l’actualité».

«Mon cher, on va faire des dossiers», répétais-tu avec ton optimisme que rien n’ébranle.

Je relis souvent ton article sur la journée du 4 janvier 1959. Et le récit du professeur Léon de Saint Moulin que tu avais interrogé.

Le travail du journaliste, c’est d’expliquer, de raconter, de donner des clés de compréhension d’un monde pas toujours compréhensible.

Merci, Ogo

Etienne Tshisekedi, Mobutu, etc. Nous nous sommes jetés sur leurs histoires pour essayer de donner à voir et à comprendre. Dans ce monde où l’histoire cède de plus en plus le pas sur la mémoire, le journaliste se doit aussi de rappeler les faits qui permettent au public de mieux comprendre l’histoire et le parcours de ces personnalités qui ont fait l’histoire de notre pays.

Ce défi-là aussi, nous l’avons relevé.

Si je t’adresse ce billet sur mon blog, mon cher Ogo, c’est pour te dire MERCI.

Merci pour cette belle aventure dont j’ai gardé une leçon : «Quand on refuse le confort du renoncement, il n’y a pas de fatalité».

Rien ne condamne un groupe ou une entreprise à dépérir. Sauf si ses membres renoncent à assumer leur ambition, avec courage, talent et stratégie.

Nous avions une ambition : être meilleurs tous les jours.

Ça donnait lieu à des scènes surréalistes. Un samedi soir alors que nous prenions un verre à Bandal, Axel a demandé si on devait publier à la Une du site les résultats du deuxième tour de la présidentielle française qui devait avoir lieu le lendemain (Sarkozy vs Hollande). Je n’étais pas tout à fait d’accord. Toi, si. C’était deux contre un. Ce sera fait. C’est ce soir-là que j’ai découvert dans la bouche d’Axel que les médias belges diffusaient les sondages de sortie des urnes un peu plus tôt que leurs homologues français que la loi contraint de ne rien diffuser avant 20h00.

J’aurais tant à écrire sur cette aventure que j’ai vécue à tes côtés sous la supervision d’Axel. Mais il faut bien que je m’arrête.

Bon vent à toi, mon ami. Pour ta prochaine aventure professionnelle, je te souhaite au moins autant de plaisir et de passion que ce que nous avons connus ensemble, en travaillant au service Internet de la Radio Okapi.

Embrasse pour moi, Tshala et les enfants…

Démographie : 2050, c’est maintenant que ça se joue

J’ai été assez surpris de constater que peu de médias congolais se soient intéressés au dernier rapport sur l’état de la démographie dans le monde. Le 11 juillet, le Département des affaires économiques et sociales des Nations unies a rendu public son rapport sur l’évolution de la population mondiale.

Parmi les principales conclusions contenues dans le document, on note notamment que plus de la moitié de l’augmentation prévue de la population mondiale jusqu’en 2050 sera concentrée dans huit pays : République démocratique du Congo, Égypte, Éthiopie, Inde, Nigeria, Pakistan, Philippines et Tanzanie.

Les projections des Nations unies montrent ainsi que la population mondiale pourrait atteindre environ 8,5 milliards en 2030 et 9,7 milliards en 2050.

Comme celle de la Tanzanie, la population de la République démocratique du Congo devrait croître rapidement, entre 2 et 3 % par an sur la période 2022-2050.

Ce qui fait que la RDC va connaître un bond inédit de sa population en moins de trente ans. Les graphiques qui accompagnent le rapport sont assez éloquents. En 2022, les estimations indiquent que le pays compte 97 millions d’habitants. Ils seront 215 millions en 2050. La population va plus que doubler.

Le défi de la natalité

Il est assez clair que passer de près de 100 millions d’habitants à un peu plus de 200 millions change complètement la face d’un pays. Cela démultiplie les défis. Et pour un pays comme le Congo où les défis actuels sont loin de trouver des réponses intelligentes, il est étonnant que la question de la démographie n’attire pas toute l’attention qu’elle mérite.

Avant d’aller plus loin, je vais faire une mise au point : je ne fais pas partie des personnes qui trouvent en la démographie un problème. Pour moi, ça n’en est pas. C’est un défi qui peut devenir un atout formidable pour un pays comme le Congo qui a suffisamment d’espace et des ressources naturelles pour se rendre favorable l’équation de la natalité et de la production de la richesse. Car, c’est de cela qu’il est question.

Halte donc à la religion de la planification familiale érigée en dogme par les ayatollahs de la pensée rapide et de l’effort minime ! Au niveau individuel, chacun doit pouvoir faire à sa convenance, selon ses moyens et ses ambitions. Et au niveau de la communauté, on doit pouvoir créer suffisamment de richesses pour pouvoir assurer aux Congolais une vie à la hauteur de notre ambition collective.

La question n’est donc pas de savoir combien d’enfants chaque femme congolaise doit faire. Mais plutôt, au niveau individuel, est-ce que la famille dispose de suffisamment de moyens pour donner à chaque enfant les conditions de vie dignes, propices à son épanouissement ? Le Congo crée-t-il suffisamment de richesses pour financer des infrastructures et créer des emplois à la hauteur de l’évolution de sa démographie ?

 Tel est le défi que nous impose la question démographique.

Deux cents millions d’habitants pour un pays classé parmi les plus pauvres au monde, c’est énorme. Mais ce n’est pas une fatalité. Il faut juste en prendre conscience et prendre les bonnes décisions. C’est pour cette raison que j’ai été assez surpris du peu de débat suscité par la publication du rapport du Département des affaires économiques et sociales des Nations unies. Cela dit, je vous mentirais si je vous disais que j’ai confiance en la presse congolaise pour faire de la place à des sujets d’importance capitale pour l’avenir du pays.

Il n’y a pas de fatalité

Le Congo, comme plusieurs autres nations africaines, est très exposé aux chocs exogènes. Malgré son fort potentiel halieutique et agricole, le pays vit essentiellement des produits alimentaires importés.

Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour se rendre compte que vouloir nourrir 200 millions de personnes par l’importation des denrées alimentaires est un pari perdu d’avance. Il nous faut donc produire. Comme je l’ai suggéré dans un autre billet publié sur ce blog, «pour se nourrir, il faut produire».

«Des régions comme le Kasaï connaissent des taux de malnutrition élevés. Des millions de personnes ne mangent pas à leur faim. Le pays s’est mis à tout importer : pommes de terre, oignons, bananes. Par bonté, je ne parlerai pas de ces produits surgelés importés et consommés avec gourmandise dans certaines villes du pays», avais-je rappelé.

C’était en avril 2020. Deux ans après, rien n’a changé. Le Coronavirus et la guerre en Ukraine sont pourtant passés par là.

Il y a quelques jours, j’ai lu sur le site Internet du media français «Le Point» une excellente interview de Christian Yoka, directeur du département Afrique de l’Agence française de développement (AFD). Il y parle de l’état des économies africaines, confrontées aux récentes crises internationales.

«Entre 2000 et 2013, l’insécurité alimentaire avait constamment reculé, mais la tendance s’est inversée à partir de 2019-2020. En 2020, il y avait à peu près 280 à 300 millions de personnes en Afrique qui étaient considérées en sous-alimentation, ce qui représentait une augmentation de quasiment 90 millions d’habitants par rapport à 2014. C’est assez préoccupant. Cette situation s’explique principalement par un manque d’investissements, en particulier dans des zones rurales et dans le secteur de l’agriculture. Mais pas seulement. […] Encore une fois, la guerre en Ukraine est venue amplifier ce phénomène de crise alimentaire», explique M. Yoka.

Ce que je retiens de cette interview est qu’il n’y a pas de fatalité. Non pas seulement à cause de mon tempérament personnel- je ne crois pas en la fatalité. Mais surtout parce que je suis convaincu qu’en politique, la volonté, le courage, l’intelligence et la stratégie ont toujours le dernier mot.

Ce qui est vrai pour l’alimentation l’est également pour les infrastructures, l’école, le transport, la gestion des déchets, la santé, etc.

La politique doit pouvoir servir à quelque chose : répondre de manière intelligente aux questions qui se posent au sein de la communauté.

Les enfants qui naissent aujourd’hui auront 28 ans en 2050. Où travailleront-ils ? Comment se déplaceront-ils ? Dans quelles écoles étudieront leurs enfants ? Quand ils seront malades comment se soigneront-ils ? Comment iront-ils au travail ? Comment communiqueront-ils ? Comment gèreront-ils leurs déchets ?

Ces questions et bien d’autres doivent nourrir dès à présent notre réflexion. Une stratégie doit être définie. Des décisions doivent être prises.

Quand j’étais encore plus jeune, j’entendais mon père dire à ses amis : «Tout ce que nous pouvons faire à présent, c’est de préparer un environnement meilleur pour nos enfants quand ils seront adultes». C’est raté.

Gestion rationnelle de la cité

Au cours des trente dernières années, rien de substantiel n’a été entrepris et réussi en termes de politique publique au Congo. C’est une génération perdue.

Ma génération est maintenant adulte. Si elle ne fait pas sa part, ce sera une nouvelle génération perdue. Celle qui sera adulte en 2050 héritera d’un pays en moins bon état que la nôtre. Ce sera un échec.

Car, à mon sens, le sens même de la République veut que chaque génération construise le bien-être de la suivante. Pas le sien propre.

Il y a une chose que nous devons faire dès aujourd’hui au Congo pour espérer que d’ici 2050 le pays reprenne sa marche en avant : faire confiance en la science dans la gestion de la cité. «Faire confiance en la science» ne veut pas dire : nommer des professeurs d’université, ministres. Non. Ça veut dire qu’un pays ne peut pas s’en remettre constamment en la Providence et au hasard.

La dernière fois qu’un recensement de la population a été réalisé au Congo, c’était en 1984. Le pays s’appelait Zaïre et comptait 30 millions d’habitants. Ce seul fait dit tout sur notre rapport à la science. Comment élaborer des politiques publiques efficaces sans connaître dans les détails la composition de la population du pays ?

Comment déterminer le nombre d’écoles qu’il faut construire dans les territoires de Dibaya et de Lubero ? Comment déterminer le nombre d’infirmiers dont on a besoin à Walungu ? Comment déterminer le nombre de places qu’il faut prévoir dans les prisons à construire au Kasaï et au Maniema ? Comment déterminer le nombre de salles de classes que vont compter les écoles qui seront construites à Gemena ? Comment déterminer la répartition des centres de santé au Kwilu et au Lualaba ?

La gestion rationnelle de la cité exige la prise en compte des données scientifiques dans la discussion et l’élaboration des politiques publiques. Le recensement scientifique de la population congolaise est une nécessité. Pas une option. Si nous ne le faisons pas, nous tournerons longtemps en rond, faussement rassurés par les incantations et les imprécations dont nous sommes si friands au Congo. Et les 200 millions de personnes qui vivront dans ce pays en 2050 maudiront tous les jours le Ciel de leur avoir donné des ascendants si indignes.

Lire, écrire et compter. L’école doit revenir aux fondamentaux

Le recteur de l’Université officielle de Mbuji-Mayi, l’abbé Apollinaire Cibaka, utilise une excellente formule pour parler de l’université, «une république de chercheurs et de serviteurs de la vérité».

La formule fait échos à l’un de mes aphorismes préférés : «Je fais plus confiance aux personnes qui cherchent la vérité qu’à celles qui l’ont trouvée».

La vérité est, en effet, une quête. Jamais finie. Et c’est tout le sens de l’éducation qui nous donne continuellement les outils pour mener cette quête. L’instruction est l’un de ces outils.

Savoirs fondamentaux

Ceux qui ont l’habitude de lire ce blog ont sans doute déjà remarqué mon intérêt non dissimulé pour les questions liées à l’éducation et à la formation.

Un précédent billet portait le titre : «L’école, la bataille que nous ne pouvons pas perdre».

Si mes souvenirs sont bons, c’est en classe de troisième année au collège Bonsomi que Guillaume Nganzi a commencé à nous initier à ce que l’on appelait alors la «rédaction». Pas encore la dissertation. Non. Elle viendra un peu plus tard. Mais ces textes que l’on rédige suivant une certaine logique (introduction-développement-conclusion), à partir d’un sujet, d’un thème, d’une citation.

«L’instruction est la clé qui ouvre la deuxième porte de notre liberté». Je n’oublierai jamais cette citation. M. Nganzi nous avait demandé d’épiloguer là-dessus. Nous avions tout le week-end pour le faire.

Je ne me souviens plus du tout du contenu de ma «rédaction». Mais j’ai gardé la phrase.

La condition de la liberté, c’est la connaissance. Et c’est justement pour cette raison que nous allons à l’école : pour apprendre. A deux niveaux : l’apprentissage du savoir élémentaire qui, dans le deuxième temps, nous ouvre la porte de l’apprentissage personnel, par la curiosité intellectuelle.

Dans un autre texte publié sur ce même blog, j’ai écrit : «Tout le cursus scolaire a pour seul but d’amener l’élève à développer la pensée libre et critique. Et la curiosité est la condition pour la construction de cette pensée».

Mais il s’agit d’un long cheminement qui ne s’achève jamais. La pensée critique ayant pour caractéristique principale la remise en question permanente de ce que l’on sait. La curiosité intellectuelle n’ayant pas de limite.

Et le point de départ de ce cheminement est l’acquisition des savoirs fondamentaux : lire, écrire et compter.

L’école est bâtie sur le principe de la difficulté graduelle. Nous apprenons en commençant par les choses les plus simples pour aboutir aux choses les plus complexes.

C’est pour cette raison que lire, écrire et compter constituent les apprentissages fondamentaux. On ne peut pas aller plus loin dans l’apprentissage si on ne les a pas correctement assimilés.

Sur le site Internet du gouvernement français, on peut lire sur la page dédiée à «l’école élémentaire» :

«La maîtrise de la langue française et des premiers éléments de mathématiques sont les objectifs prioritaires de l’école élémentaire pour permettre aux élèves d’accéder aux outils fondamentaux de la connaissance.»

Les législateurs congolais ne s’y sont pas trompés. Il est mentionné dans notre constitution (comme dans celle de la plupart des États modernes) que «l’enseignement primaire est obligatoire et gratuit dans les établissements publics».

L’État a le devoir de s’assurer que ses citoyens ont, au minimum, eu accès à l’enseignement élémentaire. C’est autour de ce savoir qu’ensuite tout se construit.

Connaître la langue, une nécessité

Il y a quelques semaines, j’ai été présenté à un jeune homme qui, m’avait-on fait savoir, écrit des poèmes. Je devais le mettre en relation avec une organisation qui avait besoin d’un texte en vers pour un évènement.

Je demande donc au jeune homme de rédiger trois textes différents autour du thème choisi par l’organisation pour célébrer cet évènement. Comme prévu, il me les fait parvenir quelques jours après par mail. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que les textes étaient truffés de fautes d’orthographe. Des fautes qui, à certains endroits, changeaient carrément le sens même du texte. Quand je l’interroge (cette fois, on se voit en tête-à-tête) sur ces fautes, il me répond que l’ordinateur sur lequel il a travaillé ne disposait pas de correcteur automatique que Windows propose notamment pour son logiciel Word. J’en ai été choqué. Je le lui ai dit. Pour seule réponse, j’ai entendu : «Mais, c’est fait pour nous faciliter la vie, non ?». Je n’ai rien dit.

J’entends souvent cette phrase, notamment à Kinshasa : «Ko yeba français eza mayele te» (en français, ça donnerait «parler correctement le français ne traduit pas forcement une certaine intelligence»). Prise comme cela, la phrase ne me choque pas.

En revanche, on ne peut pas séparer la maîtrise d’une langue du processus d’apprentissage et de construction d’une pensée libre et critique. Essayer de le faire est un non-sens.

Voici pourquoi. La langue est plus qu’un simple instrument de communication. C’est pour cette raison que lire et écrire font partie du savoir fondamental. C’est la grammaire qui nous offre les instruments de la construction de la pensée. On ne peut pas penser rigoureusement sans disposer à la fois du lexique nécessaire et d’une maîtrise de la grammaire et de la conjugaison.

Plus haut, j’ai indiqué que le processus d’apprentissage était graduel. Nous apprenons d’abord les lettres de l’alphabet pour finir par rédiger une dissertation. Ce qui veut dire que sans l’un, l’autre n’est pas possible.

Comment exprimer clairement ses idées si on ne dispose pas d’un lexique conséquent ? Comment construire rigoureusement des raisonnements sans une maîtrise de la grammaire ? 

Invité sur le plateau de France Info en septembre 2020, l’économiste français Jean-Paul Fitoussi faisait remarquer, à raison, que «l’appauvrissement de la langue conduit à l’appauvrissement de la pensée».

Nos mots disent notre monde 

C’est la langue qui nous sert d’outil pour exprimer notre pensée. Les mots servent à dire le monde. Moins on en maîtrise, plus notre monde est réduit. Plat. Sans substance. Sans nuance.

Et ce ne sont pas les formules toutes faites (qui ne veulent rien dire, par ailleurs) que la presse nous sert désormais avec une désinvolture maladive qui vont compenser la destruction de la langue : «Renforcement des capacités». «Sensibilisation». «Route en état de délabrement très avancé». «Disponibilisation».

Dans le langage courant, c’est plutôt «Y a pas de souci», «Un truc de ouf», «Et donc» (répétitif), «Y a quoi ?».

Depuis quelques années, c’est devenu un sujet de plaisanterie sur les réseaux : des copies de dissertation des élèves de classe terminale sont diffusés. Moi, ça ne me fait pas rire.

Et cela ne devrait faire rire personne. D’autant que nous sommes tous coupables. Les aînés qui se mettent à parler une langue décousue pour faire jeune, donnant ainsi aux plus jeunes l’impression que mal parler était un signe de vitalité et de jeunesse (certains diraient : ça fait branché). Les médias dont on s’interroge tous les jours sur la langue exacte avec laquelle ils diffusent les nouvelles tellement elle est de plus en plus éloignée du français (Vous aurez remarqué que je parle ici essentiellement du français. C’est la langue de l’enseignement au Congo. Hubert Védrine parle dans son «Dictionnaire amoureux de la géopolitique» du «Globish» qui prend de plus en plus la place de l’anglais- à chacun ses problèmes). Les hommes de culture qui empruntent le parler et les intonations de certains milieux en Afrique de l’Ouest pour faire rire.

Bref, parler et écrire correctement est devenu une anomalie.

Je me suis souvent fait reprocher le fait d’écrire mes messages (SMS, Whats’App) sans jamais recourir au langage SMS (bjr, slt, cmt, qlq, dsl.) ni aux diverses simplifications de la langue, devenues littéralement une autre langue.

Une phrase, c’est Sujet-Verbe-Complément. Monsieur Amuri s’est donné trop de mal pour que j’en vienne à troquer l’effort qu’exige une expression correcte pour un parler désordonné et déstructuré.

L’école doit donc redevenir ce qu’elle doit être : un lieu d’apprentissage du savoir et de la transmission du goût de la culture, de la curiosité et de l’effort intellectuels.

Mes amis qui enseignent dans les universités et instituts supérieurs se plaignent continuellement du niveau de leurs étudiants dont la plupart sont incapables de rédiger un texte de 500 mots en un français compréhensible. L’université n’est pas le lieu où les jeunes devraient apprendre à écrire.

Cette question doit être prise au sérieux. C’est l’avenir du pays qui est en jeu. L’école congolaise sort de plus en plus des personnes inaptes à la science, à la pensée et à la culture.

On n’invente pas les hommes. Ce sont les jeunes qui sont à l’université aujourd’hui qui vont gouverner le Congo demain. Ils seront journalistes, médecins, enseignants, avocats, architectes, diplomates, psychologues, pharmaciens, écrivains, scénaristes, etc. C’est sur eux que va reposer la responsabilité de faire fonctionner le pays. Sans formation de qualité, ils seront juste un fardeau pour le pays. Rien de plus.

Le retour de l’Insoumis

«Si j’avais eu le pouvoir de Hiro Nakamura»*, j’aurais participé ce lundi à Bruxelles à la restitution de la relique de l’ancien Premier ministre Patrice Lumumba à sa famille.

Le genre de cérémonie qui dépasse le seul cadre familial et qui permet à une nation de se réconcilier avec son passé.

C’est une dent que la Belgique rend à la famille Lumumba, et au Congo.

Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba et ses deux compagnons Joseph Okito et Maurice Mpolo sont assassinés dans l’ancienne province du Katanga, au Sud du Congo, nouvellement indépendant. Leurs corps dissouts dans de l’acide.

Lumumba, trop libre, trop indépendant, est finalement éliminé. Sans sépulture. Sans aucune trace.

Mais comme l’écrit RFI sur son site Internet, une dent de l’ancien Premier ministre congolais est saisie en 2016 par la justice belge «dans les affaires d’un des officiers belges, Gérard Soete, chargé de faire disparaître toutes traces du héros national».   

«Gérard Soete s’était vanté, devant une équipe de télévision, d’avoir rapporté avec lui un « souvenir » de cette nuit d’horreur», lit-on encore dans le media français.

Cette dent, c’est tout ce qui reste du Héros national. Elle va regagner le Congo, le pays dont Lumumba a si ardemment défendu la liberté qu’il en a payé le prix.

C’est le retour de l’Insoumis.

Dans «Le dinosaure. Le Zaïre de Mobutu», la journaliste belge Colette Braeckman écrit : «Lumumba fut le premier de ces morts sans sépulture qui hantent le Congo de Mobutu. Des morts sans funérailles et sans deuils, comme Mulele et des milliers de rebelles, comme les étudiants de Lubumbashi. Des morts dont l’esprit n’est pas apaisé. Et dont le souvenir obsède les vivants».

C’est peut-être pour cette raison que l’ambassadeur congolais en Belgique- cité par Radio Okapi– parle de cette restitution comme d’«un moment qui va nous réconcilier avec notre passé, nos ancêtres et nous relier au futur».

Oui, c’est vrai qu’on parle là d’une anomalie de l’histoire qu’il n’y ait pas de reste de l’un des plus puissants leaders des indépendances africaines, inhumé dans son pays.

Mais ce retour se fait à un moment qui n’est pas anodin. Le Congo vit des heures sombres. Le pays est en guerre. Le gouvernement pointe du doigt le Rwanda qui alimente la rébellion du M23. D’autres coins du pays connaissent des tueries des civils depuis trop longtemps. Dans l’indifférence quasi-générale.

En ces circonstances, Lumumba doit être une référence. Un phare qui doit éclairer notre nuit si sombre. L’espoir qu’après l’orage, un soleil radieux attend le pays.

Mais comme lui et beaucoup d’autres qui se sont battus pour que le Congo soit indépendant, il va falloir que nous construisions ce lendemain dès aujourd’hui. Pas uniquement avec des mots. Mais avec l’engagement et l’ardeur que nécessitent les grandes causes. Celle-ci en est une. Le Congo est en danger.

Vous me direz que cela a souvent été le cas. C’est vrai. Mais contrairement aux précédentes fois, il va falloir fixer une fois pour toute la nation dans l’orbite du progrès et de la liberté. Sans faux-fuyant. Sans fausses excuses. Il va falloir réagir en bon ordre et avec intelligence pour que notre nation soit respectée. Mais pour être respecté, il faut être digne de respect.

Le temps de l’introspection est arrivé. Nous avons pris tellement de mauvaises décisions qui font notre honte et déshonorent notre patrie.

Une nation doit pouvoir compter sur ses fils et ses filles pour assurer sa sécurité parce qu’il s’agit de sa terre qu’il faut défendre.

Une nation doit pouvoir gérer correctement ses ressources et ses finances pour ne pas avoir à aller mendier la générosité de pseudo-bienfaiteurs.

Une nation doit pouvoir maîtriser la science pour transformer la nature et s’offrir les outils pour imaginer et créer constamment de nouveaux mondes possibles.

Pour cela, il faut au Congo de renouer avec la rigueur et la discipline sans lesquelles le progrès est un rêve, et la liberté un vain mot.

Pour cela, il faut mettre fin à ces querelles byzantines qui nous divisent et nous empêchent de mener efficacement des projets collectifs.

Pour cela, il faut envisager désormais le Congo comme la seule et unique communauté à laquelle nous appartenons tous et qui attend de nous tous les sacrifices possibles.

Mon propos ne contient aucune nouveauté. Dans son allocution prononcée le 30 juin 1960 alors que le Congo accédait à l’indépendance, Patrice Lumumba avait évoqué tous ces sujets.

«Je vous demande à tous d’oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l’étranger», avait lancé notre premier Premier ministre.

«Je vous demande à tous de ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer la réussite de notre grandiose entreprise», avait-il encore plaidé, avant d’ajouter :  

«Je vous demande enfin de respecter inconditionnellement la vie et les biens de vos concitoyens et des étrangers établis dans notre pays.»

En ce temps difficile pour notre pays, voilà un programme qu’il nous revient d’appliquer.

La relique de l’ancien Premier ministre rentre au pays. La seule façon pour nous de lui rendre l’hommage qu’il mérite est d’être des dignes héritiers de ce grand homme. Il pourra ainsi reposer en paix dans la terre de ses ancêtres, assuré que ses héritiers poursuivent le combat pour la liberté et la dignité qu’il a mené avec tant de courage.

*Ceux qui n’auront pas compris l’allusion peuvent trouver sur Youtube le morceau «Hiro» de Soprano.

Chine, Russie, Turquie, Iran, Brésil. Dans ce monde qui change (trop) vite, quelle place pour l’Afrique ?

Si quelqu’un s’était endormi en 1955 et se réveille en ce mois de juin 2022, il aura un peu de mal à comprendre comment le président chinois Xi Jinping s’est déjà rendu onze fois en Amérique depuis son arrivée au pouvoir en 2013 alors que Joe Biden n’a pas visité cette région latine depuis son investiture en janvier 2021. C’est pourtant ce que révèle le Council of Foreign Relations.

Il aura également probablement un peu de mal à se rendre compte que la Turquie détient entre ses mains l’une des clés pour éviter que de nombreux pays ne connaissent de pénurie alimentaire à la suite du conflit entre l’Ukraine et la Russie. C’est pourtant le cas.

On lui expliquera que le monde a beaucoup changé depuis 1955. Et que c’est allé très vite. L’ordre mondial issu de la seconde guerre mondiale n’est plus.

Cette semaine a eu lieu le Sommet des Amériques. «Une occasion de relancer le dialogue avec l’Amérique latine», a noté TV5 Monde.

Mais seulement, voilà. Le Mexique, le Guatemala, la Bolivie et le Honduras n’ont pas répondu à l’invitation. Le président mexicain Andrés Manuel Lopez Obrador reproche à la Maison Blanche d’avoir exclu Cuba, le Nicaragua et le Venezuela.

La télévision française a interrogé à ce sujet le professeur des sciences politiques Kevin Parthenay qui explique que «ces dernières années, les États-Unis se sont davantage orientés vers l’Asie-Pacifique, et beaucoup d’États latino-américains se sont soit plaints, soit ont pris acte que les États-Unis n’étaient pas aussi présents et se sont tournés vers la Chine».

L’Aigle et le Dragon

La montée en puissance de la Chine ainsi que l’émergence de certains pays comme la Turquie, l’Iran, le Brésil, l’Inde ainsi que le retour de la Russie au-devant de la scène après l’effondrement de l’URSS ont signé la fin de l’hyperpuissance américaine.

«Ce qui est en jeu aussi, c’est de dire que ce n’est plus Washington qui édicte les règles. On a aussi notre mot à dire et si on est pas d’accord sur la façon dont le jeu se déroule, on ne vient pas», note Kevin Parthenay, expliquant le point de vue des pays latino-américains au sujet du Sommet des Amériques. 

Fini donc l’époque de la suprématie des États-Unis dans cette région.

L’enseignant explique :

«Depuis le début des années 2000 et les attentats du 11 septembre, les États-Unis ont pris du recul vis-à-vis des affaires continentales pour les remplacer par des foyers d’attention moyen-orientaux. Pendant des années, ils ont pu exercer une influence prédominante en Amérique latine parce qu’ils étaient les seuls acteurs du jeu continental. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Il y a la Chine, la Russie, et d’autres acteurs dont on parle moins mais qui sont très présents comme la Turquie, l’Iran, et l’Inde.»

En mai dernier, le Secrétaire d’État américain Anthony Blinken présentait la politique chinoise de l’administration Biden. Il a notamment souligné que les États-Unis avaient chuté de la première à la neuvième place mondiale dans les dépenses de recherche, alors que la Chine s’était hissée à la deuxième place.

Pour le secrétaire d’État américain, «la Chine est le seul pays qui a à la fois l’intention de remodeler l’ordre international et de plus en plus les moyens de le faire sur les plans économique, diplomatique, militaire et technologique».

Dans son «Dictionnaire amoureux de la géopolitique», Hubert Védrine cite l’ouvrage de Jean-Michel Valantin «L’Aigle, le Dragon et la Crise planétaire». Il y parle de l’impact écologique des économies chinoise et américaine depuis la décennie 1970.

M. Védrine parle ainsi de «deux économies géantes imbriquées, bénéficiaires et prisonnières l’une de l’autre, et tous les autres avec».

Mais ce qui se joue actuellement entre la Chine et les États-Unis dépasse le seul cadre de l’économie.

L’entrée «Chine» dans le dictionnaire d’Hubert Védrine commence ainsi : «En géopolitique, interrogation centrale du monde qui vient : jusqu’où la Chine de Xi Jinping, toujours communiste, ira-t-elle ? Veut-elle, va-t-elle, peut-elle dominer le monde ?».

Mais une puissance peut-elle encore dominer le monde ?

On peut en douter. Si par domination, on entend ce que l’URSS et les Etats-Unis ont fait pendant la guerre froide, la réponse est non. Car, aujourd’hui, les puissances étatiques cohabitent avec les puissances numériques (les GAFAM) dont personne ne sait encore jusqu’où va les porter leur accumulation de richesses et de données personnelles.

En outre, du fait de leur position géographique, leur démographie, leur puissance technologique ou la détention de l’arme nucléaire, certains États, sans être des puissances comme les États-Unis, sont devenus des acteurs incontournables de la politique internationale. Israël et la Turquie l’ont montré lors de la guerre en Ukraine.

Et l’Arabie Saoudite ? L’Iran ? L’Inde ? Le Brésil ? Et si, au sortir de la guerre avec l’Ukraine, la Russie tentait un rapprochement stratégique avec la Chine («Deux empires en chiens de faïence» pour reprendre l’expression utilisée par Le Figaro pour parler de deux pays)?

Et l’Afrique dans tout ça ?

Parler de l’Afrique comme d’un grand ensemble monolithique n’est pas approprié. Il n’y a pas une Afrique. Il y a des Afriques.

En termes de stratégie de puissance, le Congo n’a rien à voir avec l’Egypte et l’Afrique du Sud. Certes, il y a l’Union africaine. Le président Macky Sall s’est même rendu en Russie pour discuter avec le président Vladimir Poutine du conflit en Ukraine.

Mais contrairement à l’Union européenne (même si là aussi il y a de gros progrès à faire), l’Union africaine ne se définit pas encore comme une vraie communauté économique et politique. Mais l’UE ne s’est pas faite en une année.

Dans ce monde où tout change si vite, il serait périlleux pour l’Afrique de ne pas se mettre sérieusement sur le chemin de la constitution d’un vrai ensemble politique cohérent, du Maghreb au Cap. Sinon, comment discuter avec l’Aigle et le Dragon d’État à État ? On a vu ce que cela a donné. Une Chine trop puissante écrase de tout son poids les discussions avec des partenaires isolés. C’était pareil avec l’Oncle Sam.

L’époque est au retour de grands «empires».

On devrait compter 2,5 milliards d’habitants en Afrique en 2050. Ce chiffre ne doit pas faire peur. La démographie n’est ni une bonne ni une mauvaise chose. C’est juste une donnée dont il faut tenir compte dans l’élaboration des politiques publiques. Utilisée correctement, elle peut devenir un outil de puissance. Mais si les infrastructures, la santé, l’éducation et la production ne suivent pas derrière, elle peut vite devenir une bombe à retardement.

Voilà un défi qui mérite que tous les grands leaders africains mettent un peu leur orgueil national de côté pour réaliser le rêve panafricain des grands noms du panafricanisme.

Isolément, les États africains ne font pas le poids face aux grands empires du XXIe siècle. Dans ce contexte, la construction d’une vraie Union africaine est une nécessité. Pas une option.

J’espère que je ne suis pas le seul à être choqué de voir convoquer des «Sommets X-Afrique, Y-Afrique et Z-Afrique». Mais c’est à cela que l’on est réduit quand on avance dispersés dans un monde où tout est calcul et stratégie. Un pays qui convoque tout un continent.

Dans un précédent billet, je vous ai parlé d’un bouquin que j’avais emprunté à l’Alliance française de Kananga. «L’Afrique doit s’unir» de Kwame Nkrumah (le titre original «Africa must unite» a été publié en 1963) m’a beaucoup marqué.

L’ancien chef de l’État ghanéen Kwame Nkrumah est l’un de ces leaders africains qui ont défendu avec le plus d’ardeur l’idée de l’unité du continent.

«Pour tirer le maximum de nos ressources actuelles et potentielles, en vue de l’abondance et d’un bon ordre social, nous devons unir nos efforts, nos ressources, nos compétences et nos intentions», écrit-il dans son ouvrage. C’était il y a 59 ans. Visionnaire, vous avez dit ?

Pour mes lecteurs du Congo, dans «L’Afrique doit s’unir», Nkrumah regrette que les Etats africains n’aient pas fait preuve d’unité pour venir en aide à ce pays en 1960.

«Si à cette époque, les États indépendants d’Afrique avaient été unis, ou du moins avaient eu un haut commandement militaire commun et une politique étrangère commune, on aurait pu trouver une solution africaine pour le Congo, et le Congo aurait pu obtenir le droit de faire son propre destin, sans interventions non-africaines», regrette-t-il.

Ça vous fait sourire ?

Des leaders comme celui-là, nous en avons plus que besoin. Ils voient clairement ce que certains ne peuvent que supputer au loin.

Il est arrivé ce temps où nous avons besoin de leaders qui ne vont pas focaliser leur vision sur la prochaine élection. Mais plutôt sur l’Afrique dans laquelle naîtra la prochaine génération d’Africains. Dans quelles villes vivront-ils ? Comment se nourriront-ils ? Comment se déplaceront-ils ? Comment étudieront-ils ? Dans quelle planète vivront-ils ? Comment communiqueront-ils ? C’est maintenant que ça se joue.

Mais avant d’aller plus loin. Il va falloir que nous nous mettions d’accord sur un point. Une Union africaine sans Etats viables n’est pas envisageable.

Nous n’y arriverons pas tous au même moment. Mais il faut une Afrique constituée d’États forts et prospères pour prétendre à une unité continentale efficace. On en est loin. Il suffit de voir des pays comme le Congo qui doit normalement être une locomotive en Afrique. Je me souviens encore de ce confrère burkinabé dont j’ai fait la connaissance lors d’un court séjour à Dakar en 2019. Nous avions pris le même taxi pour nous rendre à l’aéroport où chacun devait prendre son vol (Kinshasa pour moi, Ouaga pour lui). Durant tout le trajet en taxi entre le Sofitel Hôtel et l’aéroport Blaise Diagne, il m’a parlé de Lumumba, de Mobutu et de tout le bien qu’il pensait du Congo. Mais au moment de nous dire au revoir, il m’a pris par le bras et m’a soufflé à l’oreille : «L’Afrique ne sera pas grande sans un grand Congo. On compte sur vous». 

Le «conseiller conjugal» happé par la passion

-Comment as-tu eu mon numéro de téléphone ?

-C’est ton camarade de chambre du home 10, Stany qui m’a remis un jour ta carte de visite. Je l’avais rencontré en ville. J’étais en enceinte. Je revenais du bureau du père de mon enfant à la SONAS. Il avait refusé de me recevoir. J’étais en larmes. J’avais traversé plus ou moins inconsciemment le boulevard pour me diriger vers «Sabena» afin de trouver un transport pour rentrer à Lemba. Il me faisait signe depuis l’autre côté du boulevard. Mais je ne l’avais pas vu. Il m’a suivie jusque devant l’immeuble «Sabena». Il m’a demandé ce qu’il se passait. Je lui ai raconté toute l’histoire. Il m’a remis un billet de 50 dollars et ta carte de visite. Il m’a vivement recommandé de t’appeler. «Henry t’aimait beaucoup. Il va t’aider», m’avait-il dit avant de faire arrêter un taxi pour moi.

-C’est un bon gars, Stany.

-J’ai longtemps hésité avant de t’appeler. Je redoutais de tomber sur ton épouse. Mais c’est finalement ce qui est arrivé.

-J’en suis désolé.

-Tu n’y es pour rien. Je savais que tu étais marié mais j’ai quand même pris l’initiative de te contacter.

Le lendemain de son arrivée à Kinshasa, Henry rencontre Tina au «Balcon» à Kintambo magasin. Une première depuis sept ans. La dernière fois qu’il a vu Tina, celle-ci courait en pleurant en direction de «Trafic». Il ne pouvait pas la suivre. Il avait fait un choix.

C’était le jour de la défense de son travail de fin d’études. La veille, ils avaient parlé au téléphone. Elle lui avait promis de lui apporter la plus belle des fleurs.

A l’autre bout du fil, Henry paraissait hésitant. Comme s’il aurait voulu dire à sa copine de ne pas venir. Mais comment le dire ? C’était un grand jour. Aucune jeune fille ne laisse son petit ami seul un jour pareil. A l’Université de Kinshasa, on scrute celles et ceux qui apportent les bouquets de fleurs. Si ce n’est pas un membre de la famille, c’est donc la copine ou le copain, la fiancée ou le fiancé.

Quand Tina, descend du taxi devant l’Église Nodasa, elle entend un concert des sifflets provenir du bâtiment de la faculté d’Économie. Elle sait qu’elle est en retard. Elle se précipite avec son bouquet de fleurs vers les groupes de personnes attroupées devant la fac. Arrivée à quelques mètres du deuxième groupe, elle aperçoit Henry dans les bras d’une jeune fille, bouquet de fleurs à la main.

Elle n’avait pas besoin de poser de questions. Elle avait reconnu le visage. Une fois, Henry l’avait placé comme photo de profil sur Whats’App. Chose rare chez le jeune homme. Quand Tina lui avait demandé qui était la personne dont le visage se retrouvait sur son profil, Henry avait bafouillé avant de répondre que c’était une «camarade de la promotion». La jeune fille avait encaissé sans réagir.

Immobile devant la scène qui se présente à elle, Tina décide de mettre fin à la torture quand celle dont elle découvrira plus tard le prénom, Graciella, va embrasser son amoureux. En une fraction de secondes, toutes ses rêves se sont envolés. Elle avait prévu d’annoncer finalement à Jessica, Pamela et aux garçons de son groupe sa relation avec Henry, le même jour lors d’un diner chez elle.

Arrivée à la maison après le choc, elle enverra un SMS laconique à Jessica : «Le dîner de ce soir est annulé. Problème de santé de maman. Avertis les autres. Please sister».

Réponse de Jessica : «Ok. Mais le beau-frère, tu nous le présentes quand ?».

Tina n’y a jamais répondu. Elle n’a plus jamais revu ses six amis. Elle n’a pas assisté au mariage de Jessica et Marc.

Après avoir obtenu son diplôme aux Facultés catholiques de Kinshasa, la jeune demoiselle débute une carrière à la télé. Elle présente l’émission «Étoile montante» sur «Les yeux de Kin», une jeune télévision créée en 2012 par des membres de la diaspora congolaise.

Le concept du programme est simple : la présentatrice fait découvrir au travers des reportages et portraits des jeunes congolais de la diaspora qui émergent en politique, dans l’art, dans les affaires, dans le milieu associatif, etc.

Tina reçoit un jour Didier Efombi, jeune designer venu de Paris qui commence à se faire connaître à Kinshasa. C’est le coup de foudre. Les deux tourtereaux ne se quittent plus. Didier lui promet de lui créer un plateau «comme le Congo n’en a jamais connu».

La déception d’Henry est déjà oubliée. Tina et Didier forment un couple tendance. Ils sortent beaucoup. En plus d’être designer, M. Efomi travaille à la SONAS. Un emploi obtenu grâce à son épouse, restée à Paris avec leurs deux enfants. Tina n’en sait absolument rien. Didier lui parle même de mariage.

Tout se passe donc comme dans un rêve dans la tête de Tina jusqu’au jour où elle annonce à Didier qu’elle attend un enfant de lui.

-Il est de qui ?

-Comment ça, il est de qui ? C’est avec toi que je sors.

-Non. Vous les journalistes femmes, vous êtes légères. Tout Kinshasa le sait.

Interloquée, Tina se rend vite compte qu’une nouvelle fois, elle s’est fait avoir par un homme dont elle croyait être l’amour de sa vie.

-C’était dur ?

-Si j’en suis venue à t’appeler, ce que j’étais vraiment à la ramasse. A la télé, on avait une règle non écrite, les présentatrices non mariées ne devaient pas tomber enceinte. On m’a donc remplacée. J’ai quitté l’appartement que Didier louait pour moi. A la maison, mes parents ne voulaient plus entendre parler de moi. J’avais déçu tout le monde.

Tina s’interrompt pour essuyer des larmes.

-Ne pleure pas. On est en public. Ça ne fait pas bonne impression, lui chuchote Henry qui lui tend un mouchoir.

-Comment ton épouse m’a connue ?

-J’avais gardé une photo de toi dans mes affaires. Elle l’a découverte lors de notre déménagement pour Goma. Je lui ai raconté toute l’histoire.

-La première fois que j’ai appelé, je me suis présenté. Elle m’a insulté pendant cinq minutes. J’ignore toujours pourquoi je suis resté si longtemps au téléphone ce jour-là.

-Tu as quand même rappelé.

-Je n’avais pas vraiment le choix. J’avais besoin d’aide.

-Je vois.

Quand Tina finit par avoir Henry au téléphone, celui-ci est tellement heureux de renouer contact avec son ex qu’elle lui promet de s’occuper de tout. Il va tenir promesse.

Henry paie tous les frais de maternité de Tina à qui il suggère même un prénom pour son fils, Victor. C’était le prénom de son père.

Les anciens amoureux se parlent désormais beaucoup au téléphone. A la fin de chaque mois, Henry envoie une enveloppe à Tina qui élève seule son fils.

Mais Graziella ne permet pas à Henry de voyager à Kinshasa, même pour voir sa famille. Henry voulait revoir Tina. Il espérait secrètement une mission de service qui n’arrivait toujours pas.

L’appel du père de Marc était l’occasion rêvée. Graziella ne pouvait pas s’y opposer. Elle sait ce que son époux doit à son frère.

Le matin du voyage de son époux pour Kinshasa, la jeune dame laisse tomber devant Henry : «Tu n’as plus l’âge où quelqu’un doit te surveiller. Comme tu es un homme intelligent, j’ose imaginer que tu ne feras rien qui compromette ce que nous avons difficilement construit».

L’homme providentiel n’existe pas. Heureusement !

Déformation professionnelle ou simple conclusion de bon sens, je ne le saurais le dire. Mais en règle générale, je me méfie de la parole des politiques. Plus elle est grandiloquente, plus elle cache une inaction coupable.

A chaque fois que j’entends un dirigeant politique dire : «Nous allons désormais gouverner autrement» ou «Je vous ai compris» ou encore «Rien ne sera plus jamais comme avant», je souris intérieurement. Non pas que je doute que l’on puisse faire autrement. Mais l’expérience de ceux à qui ces promesses sont faites montre à suffisance que ces mots ne sont qu’une rhétorique que l’on fait répéter aux politiques par des conseillers divers comme on nous faisait répéter des récitations à l’école. «Mettez-y du cœur. Appropriez-vous ce texte», nous conseillait l’un de nos enseignants au complexe scolaire Cardinal Malula à Kinshasa.

«Nini to sali te ?»

Les politiques en quête de suffrages y mettent tellement du cœur qu’ils finissent par en convaincre plus d’un. «Celui-là, c’est l’homme qu’il nous faut», finit-on par entendre au sortir d’un meeting ou après un débat politique.

«L’homme qu’il nous faut». Phrase étrange qui trahit à la fois la désespérance et le renoncement de nos sociétés où nous avons de plus en plus l’impression que nos problèmes sont insolubles. Que nous n’y arriverons pas.

Élections après élections, les citoyens ont le sentiment que le destin de leur pays leur échappe. Quel que soit l’élu, les politiques publiques mises en place ont du mal à répondre aux problèmes auxquels nous faisons face : chômage, pauvreté, manque d’infrastructures, électricité, eau, écoles, santé, etc.

Et c’est là qu’arrive le questionnement ultime : qui viendra nous sortir de cette situation ?

Le groupe de musique «MPR» de Kinshasa s’est fait une spécialité : traduire en mots et en mélodies les problèmes que vivent des millions de Congolais.

Il y a quelques mois, il a sorti le titre «Nini to sali te ?» («Que n’a-t-on pas fait ?»). Un morceau poignant sur les difficultés que vivent des millions de jeunes congolais qui font face au chômage, à la précarité et à l’abandon.

Dans le clip, un jeune homme qui finit par obtenir un diplôme d’université au prix d’énormes sacrifices consentis par sa mère voit cette dernière mourir à la maison, faute des moyens pour lui procurer des soins convenables alors qu’il était à la recherche d’un emploi. Ce n’est pas qu’une fiction. Cette situation, ils sont nombreux à l’avoir déjà connue.

Il est donc assez normal qu’individuellement et collectivement, nous en venions à nous demander : qui viendra nous sortir de cette situation ?

L’homme providentiel

Sauf que ce questionnement si naturel et presque évident, nous conduit à une impasse. Celle dont profitent les politiques de tout bord pour asseoir leur discours infantilisant : «Nous allons désormais gouverner autrement», «Je vous ai compris».

La seule vérité contenue dans ce «Je vous ai compris» est que les politiques ont compris que, désespérés, leurs concitoyens veulent que soit porté au pouvoir un homme ou une femme qui va résoudre tous leurs problèmes.

Vision naïve mais bien réelle qui explique pourquoi élections après élections, beaucoup de Congolais ont le sentiment que décidément, personne n’y arrive. On entend de plus en plus de compatriotes s’interroger tout haut sur l’utilité de ces elections qui, finalement, ne portent au pouvoir personne qui puisse sortir le pays de sa léthargie.

Mais comme l’espoir fait vivre, pourquoi ne pas s’accrocher à l’idée qu’un jour, par un concours de circonstances, viendra CELUI qui va sauver le pays. Désolé. Mais cet homme providentiel ne viendra jamais. Parce qu’il n’existe pas.

«Nous nourrissons souvent l’espoir vain et fou qu’un jour, au détour d’un chemin de l’Histoire, la providence nous enverra celle ou celui qui pourra par son incommensurable talent, nous guérir. Or, l’humain providentiel n’existe pas», écrit Xavier Alberti sur son blog.

Une vision fantasmée de l’histoire nous a pourtant convaincu que De Gaule, Churchill, Deng Xiaoping, Roosevelt, Mandela ou Sankara ont été des hommes providentiels. C’est faux. Ils ont été de remarques leaders dans des périodes sombres de leur pays et de l’humanité.  Mais pas des hommes providentiels qui ont apporté des solutions miracles aux problèmes de leur temps.

Assumer la complexité  

Et s’il n’y a pas d’hommes providentiels c’est parce que précisément il n’y a pas de solution miracle. Comme il n’y a pas de problème miracle.

«Il n’y a effectivement pas de « solution miracle », de la même manière qu’il n’y a pas de « crise miracle » ou de « catastrophe miracle », c’est à dire qui ne serait pas le fruit d’un écheveau de raisons», note fort justement M. Alberti.

Il y a quelques jours, le père Alain-Joseph Lomandja dont j’ai déjà repris les propos dans un autre billet nous interpellait sur notre fascination pour des solutions simples. Et même simplistes. Pour résoudre des problèmes complexes.

«Petit éloge de la complexité. Les faits sociaux sont complexes. Les problèmes aussi. Les simplifier et les personnaliser n’aident pas à leur décryptage ni à la recherche des solutions efficaces. Ce sont les stratégies qui résolvent des problèmes complexes…», écrivait-il sur son compte Twitter.

Les questions de pauvreté, de chômage, de manque d’infrastructures ou de tribalisme sont complexes. Il nous faut l’intégrer. Il nous faut prendre le temps de penser avant de formuler des solutions efficaces et durables. Trop souvent, j’entends dire autour de moi : «C’est une question de volonté politique», lorsqu’on aborde les difficultés de nos dirigeants à résoudre tel ou tel autre problème auquel le Congo est confronté. Comme si la volonté politique était le seul facteur à prendre en compte pour diriger une cité. Rien n’est plus faux.

Les problèmes que connaît le Congo aujourd’hui sont en général un enchevêtrement de nombreux problèmes non résolus depuis des décennies. Chacun pensant que le temps allait les résoudre, comme par magie. Or, le temps ne résout rien. Tout juste, joue-t-il des tours à notre cerveau qui finit par oublier le problème initial et tourner en rond au moment de proposer des solutions efficaces quand survient l’urgence.

Ce pays qui nous ressemble tant

S’il n’y a pas d’homme providentiel, c’est bien pour une raison : nous pousser à continuer de chercher en nous la force d’agir. Ma conviction est que si les problèmes du Congo nous paraissent si difficiles à résoudre, c’est parce que nous en faisons partie.

Le professeur Luzolo Bambi qui occupait alors les fonctions de conseiller spécial du chef de l’État en matière de bonne gouvernance, lutte contre la corruption et financement du terrorisme, avait avancé en 2018 le chiffre de 15 milliards de dollars américains comme la somme que la RDC perdait chaque année du fait de la corruption et de détournement des fonds publics.

Dans un pays qui a du mal à mobiliser 10 milliards de dollars américains pour son budget annuel, cette somme est vertigineuse.

Mais seulement, voilà. Quand il arrive que la justice condamne un homme ou une femme pour des faits de corruption, s’invitent sur nos écrans de télévision des ressortissants du même village ou de la même communauté que l’incriminé. Dans un français recherché, ils présentent leur communauté comme victime d’un «acharnement».

En gros, peu importe le comportement de leur «fils» ou de leur «fille», la loi n’aurait pas dû s’appliquer.

La plupart de ces personnes que l’on voit sur ces vidéos déclamant telle une oraison funèbre «Nous, ressortissants de… » vivent dans des quartiers insalubres, privés d’eau et d’électricité. Et elles s’en plaignent. Elles ne devraient pas. Elles sont complices, pas victimes.

Il y a quelques jours, un ami journaliste me racontait qu’il y a six ans, il était chargé de recruter des employés pour un media public. Un parent à lui qui l’a appris bien après la fin du recrutement lui a dit : «Il n’y a personne de notre tribu parmi les personnes que tu as recrutées».

Le réponse de l’ami : «J’étais chargé de recruter des personnes qualifiées. Pas des personnes d’une certaine tribu».

Et son parent d’abréger la discussion : «Tout le monde choisit quelqu’un de chez lui. Quand tu seras en difficultés, c’est nous qui viendrons t’aider. Et pas les étrangers à qui tu as donné du travail».

Payer le prix de nos aspirations

Défendre un condamné pour corruption parce que partageant les mêmes origines tribales que soi. Exiger que soient recrutées des personnes de son village dans l’administration publique. Exiger que ne soient employées que des personnes de son parti politique dans le cabinet d’un ministre. Autant des choix individuels qui ont des conséquences sur toute la communauté.

L’argent public continue d’être dilapidé par des personnes sûres du soutien de leur communauté tribale. Des personnes qualifiées éloignées des postes de décision. Une administration publique pléthorique et inefficace. C’est ce que nous contribuons à créer par des décisions que nous prenons sans penser à l’intérêt général. Les exemples sont légion.

Ces maux, aucun homme providentiel – si jamais il existe – ne pourra les résoudre. C’est par un effort collectif de réflexion stratégique et d’actions ambitieuses que nous allons y arriver.

Car, comme je l’ai écrit plus haut, nous sommes une partie du problème.

«Défendre une valeur, c’est accepter d’en payer le prix», confiait David Thesmar, professeur d’économie au MIT, dans une interview au journal français «La Croix».

C’est de cela qu’il est question.

Vouloir vivre dans une société libre et prospère exige que l’on accepte de se soumettre aux lois. Il n’y a pas de liberté sans ordre.

Vouloir que les dirigeants politiques prennent les meilleures décisions possibles, c’est accepter qu’ils prennent dans leur entourage non pas des personnes de leur tribu mais les plus qualifiées possibles.

Vouloir que des jeunes qui sortent de nos universités soient les plus qualifiés, c’est s’interdire de demander à un parent enseignant de modifier les notes d’un cousin qui a objectivement échoué.

Vouloir que l’administration publique effectue correctement son travail, c’est s’interdire de demander à son conjoint, nommé à un poste de responsabilité, de faire recruter tous les cousins et neveux au chômage, au mépris des procédures.

C’est comme cela que nous créerons une société du mérite et de l’effort. C’est cette société-là qu’il nous faut. Elle ne se construit pas par enchantement. Elle prend du temps à se mettre en place. Elle exige du renoncement à nos égoïsmes grégaires. Mais croyez-moi, elle est réalisable. Beaucoup plus réalisable que le rêve de l’arrivée de l’homme providentiel.

Tina

Comme plongé dans le verre de bière devant lui, Henry ne s’est pas rendu compte que son neveu lui faisait signe de la main depuis la table où il prenait un verre avec ses amis à la «Remontada».

-Si je ne te connaissais pas, j’aurais cru que tu m’ignorais.

-Salut ! Ça va ?

-Salut. C’est moi qui devrais te poser la question. Depuis cinq minutes, je te fais signe pour que tu nous rejoignes à l’autre table. Visiblement, tu n’as rien vu.

-Non seulement que je n’ai rien vu. Je n’ai rien entendu non plus.

-Ça ne va pas ?

-Non. J’étais plongé de mes pensées.

-Tu semblais carrément dans une bulle. Tant tu donnais l’impression de rien percevoir de ce qui se passe autour de toi.

Marc voyait bien que son oncle n’était pas dans son état normal. Depuis son plus jeune âge, Henry est peu bavard. Introverti, il est capable de passer de nombreuses heures, plongé dans des pensées que rien ne semble pouvoir le tirer.

Quand ils grandissaient dans la famille de Marc, il était surnommé «Cent ans de silence». Frère du père de Marc, il vivait seul dans une annexe de la maison principale depuis ses 15 ans. Il pouvait rester trois journées entières dans ce «deux pièces» sans en sortir. Pendant ses jours de «silence», seul le père de Marc le voyait le matin avant d’aller au travail. Et dans la soirée, à son retour.

Marc a souvent entendu son père lui dire qu’il ne fallait pas déranger Henry pendant ses heures de retrait. «C’est un jeune homme particulier», disait le paternel, en parlant à son épouse de son jeune frère.

Le père de Marc a deux frères et une sœur. Il est l’aîné de la fratrie. Sa jeune sœur, Mathilde s’est mariée dès l’âge de 18 ans. Elle vit avec son époux et ses cinq enfants au Havre, en France. Patrick, l’autre frère est un prêtre jésuite. Il vit actuellement au Kenya. Henry est le cadet de la famille. Né plusieurs années après les trois premiers, il n’a pas vécu longtemps avec ses parents. Après la mort de ces derniers, il est allé vivre chez son frère, le père de Marc.

Marc comme ses frères et sœurs ne savent rien des parents de leur père. Ce dernier n’en parle jamais. Tout juste savent-ils qu’ils sont morts brutalement tous les deux, le même jour. Personne n’a donc jamais osé demander à Henry de parler de ses parents.

Longtemps, Marc s’est contenté d’imaginer ce qui peut être à l’origine du caractère particulier d’Henry. Au fond, les silences de son jeune oncle ne lui posaient pas de problèmes. Mais Henry ne s’ouvrait jamais. Il ne parlait jamais de lui. Comme s’il redoutait de dévoiler une partie de son histoire qu’il voulait à tout prix garder secrète.

Ce n’était donc pas très grave puisqu’Henry avait de vraies qualités : honnête, généreux, travailleur, organisé, maître de lui.

Pas très grave jusqu’à ce qu’Henry grandisse et commence à fréquenter les filles. Et il en est une dont la rencontre a changé sa vie : Tina.

Avant qu’elle ne devienne un groupe de quatre, la bande à Marc était une bande de sept : Éric, Ted, Marc, Richard, Jessica, Pamela et Tina. Pendant leurs études primaire et secondaire, ils ont été amis. Ils se côtoyaient. En périodes de vacances, ils allaient de famille en famille passer des journées. A Noël et le jour de l’an, à tour de rôle, les familles recevaient le groupe.

C’est comme cela qu’Henry a fait la connaissance de Tina, l’amie de son neveu.

Avant que Tina n’arrive à son année secondaire terminale, Henry ne lui témoignait qu’une attention distante. Mais il l’aimait en secret.

Tina était fascinée par l’intelligence de l’oncle de son ami. Ses silences et son côté presque mystérieux la subjuguaient. Elle n’en parlait à personne.

Quand, Tina et ses amis passent en sixième année secondaire, Henry est en deuxième année graduat en faculté d’économie de l’Université de Kinshasa. Le jour de la proclamation des résultats au complexe scolaire «Les petits génies», la bande des sept s’offre une folie. Sur demande de Marc, ils vont à pied au home 10 pour rendre visite à Henry.

Après plus de trois heures de marche, ils arrivent enfin devant la chambre de leur aîné, essoufflés et en sueur. Il est 14 heures. Ce jour-là, Marc dira qu’il a vu un Henry qu’il ne connaissait pas. Aux petits soins avec les amis de son neveu, il leur concocte un petit repas rapide que la bande de sept va dévorer avec du Vitalo bien frais.

-C’est ce jour-là que tout a commencé.

-Qu’est-ce qui s’est passé ?

-Tu ne l’as pas remarqué. Mais Tina et moi sommes restés derrière pendant que vous vous avanciez tous les six en groupe, devant, sur la route vers «Intendance». Je lui ai dit que je l’aimais depuis le premier jour où elle est venue te voir à la maison avec Pamela, Jessica et les autres. Elle m’a dit qu’elle m’aimait aussi.

-Pardon ?

-Elle ne voulait pas que tu le saches. C’est pour cette raison que je ne t’ai jamais rien dit.

-Mais pourquoi me le cacher ?

-Je ne l’ai jamais su.

Marc avait déjà oublié qu’il avait laissé Richard et Ted à une autre table pendant que son oncle lui racontait une histoire qui s’est déroulée devant lui il y a une dizaine d’années sans qu’il n’en sache jamais rien.

Marc était d’autant plus choqué qu’il connaissait LA copine d’Henry à l’université : Graciella, qui est devenue son épouse.

-Mais comment tu faisais ?

-Je m’arrangeais pour qu’elle vienne quand Graciella avait cours. Et comme elle était encore élève, elle n’avait pas beaucoup de temps libre. Ce n’était pas difficile à gérer.

-Mais ensuite, elle est devenue étudiante…

-Oui. Mais elle étudiait aux Facultés catholiques. C’est loin de l’UNIKIN. C’est moi qui allais la voir le plus souvent.

Marc tombe des nues. Il n’en revient pas. Celui qu’il a toujours considéré comme son frère, à qui il a toujours tout raconté, lui cachait un secret dont il avait la sensation qu’il avait eu de graves conséquences sur sa vie.

-Pourquoi j’ai le sentiment que ce que tu me racontes aujourd’hui et qui s’est passé il y a fort longtemps, continue de te poursuivre jusqu’à aujourd’hui ?

-J’aime beaucoup Tina.

-Tu as employé le présent.

-Nous nous sommes revus il y a un mois quand je suis arrivé à Kinshasa pour tenter de te réconcilier avec Jessica.

-C’est pour cela que tu es toujours à Kinshasa alors que tu étais déjà censé rentrer à Goma.

-J’aime beaucoup Tina…

Écouter pour apprendre, apprendre à écouter

«Il n’y a rien qu’on peut apprendre en parlant.» Cette phrase, les férus de la saga de «Rocky» comme moi l’ont sûrement noté en regardant «Creed».

Rocky s’adresse à Adonis, fils de son ami Apollo qui lui demande de l’entraîner. Après plusieurs hésitations, l’ancien champion du monde boxe finit par accéder à la requête de celui qui va l’appeler durant tout le film «L’Oncle».

Adonis veut devenir un boxeur comme son père, mort sur le ring dans les bras de Rocky qui avait tardé à jeter l’éponge pour demander l’arrêt du combat face à Ivan Drago (Rocky IV).

Le jeune homme est pressé, convaincu de son talent. A l’entraînement, il parle beaucoup. «La boxe je l’ai apprise de personne. Je suis prêt», assène-t-il. 

Rocky l’arrête : «Hey ! Hey ! Il n’y a rien qu’on peut apprendre en parlant. C’est un fait, c’est la vie. Tant que tu parles, tu n’écoutes pas».

Le vacarme permanent

Les amoureux de la saga «Rocky» le savent, ce film est une leçon de vie. Chaque épisode a au moins une phrase choc qui parle à chacun. Au-delà de la boxe.

«Rocky» a été un grand champion. Tout le monde le respecte. Mais il sait que rien ne serait arrivé s’il n’avait pas écouté «Mickey», le vieux coach qui l’a façonné.

«Il n’y a rien qu’on peut apprendre en parlant». C’est presque un sujet de dissertation. C’est surtout un projet de vie. Dans notre monde de la communication instantanée et sans arrêt, cette phrase est en soi une interpellation.

Sur les plateaux de télé, dans les studios de radio, dans les réunions de travail, les groupes Whats’App, entre amis autour d’un verre ou d’une tasse de café, il n’y a plus un lieu où on n’a pas cette sensation désagréable que tout le monde veut parler. Sans se soucier de la parole de l’autre.

Participer à une discussion est une excellente chose. Mais discuter, c’est d’abord écouter avant de parler. Une discussion suppose que l’on soit en capacité de répondre raisonnablement à ce que l’on entend. Argumenter. Relever les failles dans l’argumentation de l’autre. Pointer les incohérences. Souligner les convergences. Répliquer. Tout ceci nécessite une écoute attentive.

Mais écoutons-nous encore ?

Dans un autre billet, j’ai relevé que les nouveaux moyens de communication ont complètement perturbé nos habitudes. Au lieu d’être des lieux d’échanges, les réseaux sociaux sont devenus des endroits où chacun veut imposer son point de vue, convaincu d’avoir raison. Plus de place pour l’échange. La discussion se réduit en des monologues successifs. Les réseaux sociaux en sont venus à désigner des lieux de vacarme permanent.

Cacophonie

Les plateaux des chaînes d’info en continu ont amplifié le phénomène. Pendant toute la dernière campagne présidentielle française, je n’ai pas regardé CNEWS. Fatigué de voir dévoyer l’esprit du débat démocratique sur cette chaîne (elle ne fait pourtant pas exception dans l’audio-visuel français. D’autres ne font pas mieux). Tout le monde parlant en même temps, personne n’écoute personne. C’est la cacophonie.

Les journalistes s’y sont mis depuis un certain temps. Certains confrères et certaines consœurs sont désormais reconnus pour ne jamais laisser parler leurs invités jusqu’au bout. Qu’on me comprenne bien. Je ne demande pas aux confrères et aux consœurs de faire preuve de mollesse. Non. Mais tout le monde gagne quand on peut écouter un raisonnement jusqu’au bout. Sinon, le débat perd de son intérêt.

Loin des réseaux sociaux et des plateaux de télé, le culte de la parole désordonnée s’est invité au plus près de nous. Dans nos familles. Entre conjoints. Entre amis. Entre collègues. Personne n’écoute plus personne. On cherche à contredire, à interrompre, sans jamais avoir vraiment compris le propos de l’autre.

Dans «Liberté et responsabilité», j’ai écrit : «Il nous arrive trop souvent d’oublier que la première qualité de l’intelligence est l’écoute». C’est l’explication de la phrase de Rocky que j’ai reprise au début de ce billet. Quand on parle, on n’écoute pas. C’est naturel. Et quand on n’écoute pas, on n’apprend rien.  

«Le silence est d’or»

La sagesse populaire regorge d’innombrables aphorismes sur les bienfaits du silence. Nous gagnerons à les redécouvrir. «La parole est d’argent, mais le silence est d’or» est peut-être le plus connu.

L’écoute est à l’intelligence ce que la lecture est à l’écriture. L’une nourrit l’autre.

Pour écouter, il faut se taire. C’est notre incapacité de plus en plus manifeste de garder le silence qui nous prive de tous les bienfaits de l’écoute.

Pourtant, dans notre société où l’oralité a gardé une place centrale, la parole est souvent présentée comme «sacrée». Je ne remets pas en cause une certaine sacralité de la parole. Mais précisément, ce qui fait la sacralité de la parole, c’est son absence. C’est pour cette raison que nous nous taisons à l’Église.

Garder le silence pour écouter.

Écouter la conjointe qui te fait une remarque sur une attitude qu’il faudrait changer. Écouter l’ami qui te conseille de modérer la consommation d’alcool. Écouter le collègue qui te prie de ne pas répondre à un mail sous la colère.

Je reconnais qu’écouter est exigeant. Surtout lorsqu’on doit écouter des choses pas très agréables. C’est pourtant là que se trouve souvent la lumière. Celle qu’on ne peut pas voir tout seul. Celle qui nous ouvre les yeux et les horizons. Celle qui nous aide à marcher dans la nuit noire de l’effort solitaire qui précède le succès.

Ne l’oublions pas : «Le pas vient toujours d’ailleurs». Mais il faut aller à la rencontre de l’autre, l’écouter pour découvrir ce pas.

Dommage que nous nous privions trop souvent de ce pas, pris dans cette envie insatiable d’une parole insipide et sans substance à force d’être répandue comme cette eau qui jaillit d’un robinet qui ne se ferme pas.

Difficile dans ce cas de ne pas être d’accord avec Michel Serres :

«C’est tellement rare, c’est tellement improbable, c’est tellement miraculeux que c’est peut-être ça la civilisation et la culture : rencontrer quelqu’un qui écoute.»