«Les hommes sont des porcs»
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-En forme ?
-Ouais !
-Ça ne se voit pas. Mais je te crois.
-J’ai l’air fatigué ?
Depuis qu’il passe ses soirées avec Kepa, Makasu dort peu. Au travail, il a les traits tirés. Ses yeux enfoncés témoignent d’un manque de sommeil. Il en est conscient. Mais il ne veut pas l’avouer à son amie. Kepa est toujours en forme le matin. Jamais en retard sur le lieu de travail. Aucun signe de manque de sommeil.
«Comment fait-elle ?», se demande souvent Makasu. Faute de réponse, il a décidé de serrer les dents. En plus, cette vie nocturne n’est pas pour lui déplaire. Il avait confié à Kepa : «J’ai le sentiment de revivre».
«C’est la magie de la nuit», lui avait répondu son amie.
La nuit, Kepa est une tout autre personne. La timide jeune femme agente d’entretien cède la place à une femme sûre d’elle et qui n’a pas froid aux yeux.
-Hier, tu étais ivre ?
-Non ! Pourquoi ?
-Tu as fait un scandale en public.
-Parle moins fort. Nous sommes dans une école où personne n’est censé savoir ce que nous faisons la nuit. Et écoute-moi bien. Je ne le redirai pas. Personne n’a le droit de mettre sa main sur mon cul ou m’arracher une bise juste parce que je suis une femme, assise seule dans un bar. Mon corps m’appartient. Et à personne d’autre. Ce que j’en fais ne regarde que moi.
-Mais tu as vu comment tu étais habillée ?
-Pardon ?
-Je ne veux pas te froisser. Mais …
-Mais quoi ? Continue ! J’étais habillée comme une pute. C’est cela ?
Sans s’en rendre compte, Kepa avait élevé la voix. A 6h15, le lycée est presque vite. La salle de profs où la jeune femme discute avec son ami donne sur le couvent des sœurs qui dirigent l’école.
A-t-elle été entendue ? Son coup de gueule a-t-il réveillé les oreilles chastes des religieuses ?
A vrai dire, Kepa s’en moque. La remarque de Makasu l’a stupéfaite. Comment lui, l’enseignant de français qui a appris les textes classiques à l’école et qui enseigne à des jeunes filles peut-il oser justifier le harcèlement ?
-Viens ce soir à la maison.
Le SMS de Kepa ressemble beaucoup à une convocation. Il atterrit sur le portable de Makasu alors qu’il donne un cours de dissertation aux élèves de dernière année du lycée Mokanda.
L’enseignant s’interrompt un instant, avant de lancer à ses élèves :
-Si dans la rue, dans un transport ou à une fête, un garçon tente de vous arracher une bise ou pose sa main sur votre postérieur, comment réagirez-vous ?
Clameur dans la salle.
-Pas tous en même temps, intervient l’enseignant. On va y aller à tour de rôle. Kanku, quelle sera ta réaction ?
-Une baffe dans la gueule.
-Moi, c’est un coup de poing, ajoute sa voisine, Malekisa.
Toutes les vingt-sept filles de la salle ont répondu, en affirmant qu’elle réagirait par un acte violent.
Mais ce sont les trois dernières à prendre la parole qui ont attiré l’attention de l’enseignant.
Mughole ne s’est pas contentée de dire qu’elle allait donner un coup de pied dans l’entre-jambe du garçon. Elle a ajouté : «Sans vouloir vous offenser Monsieur, mais les hommes vous êtes des porcs».
Nouvelle clameur dans la salle de classe.
Les deux filles qui ont pris la parole après Mughole ont dit la même chose. La dernière a même laissé tomber : «Jamais je n’épouserai un homme».
-Sortez vos cahiers de dissertation ! Voici le sujet : «Les hommes sont des porcs. Discutez». Vous avez quarante-cinq minutes.
C’est le soir en lisant les copies de dissertation de ses élèves que Makasu a compris la réaction de Kepa de la veille.
La jeune femme était assise au bar de Kokodioko, en train de prendre une bouteille de Tembo. Un homme d’une trentaine d’années s’avance vers elle et lui lance : «Ce n’est pas bien de boire seule».
-Et qui a dit ça ?
-Le créateur.
Sans un mot, Kepa se lève et se dirige vers une table éloignée du bar. C’est alors que le monsieur pose sa main gauche sur la fesse droite de la demoiselle, en disant : «Je m’occuperai bien de…».
Il n’avait pas fini sa phrase qu’il avait tout le contenu du verre de Tembo sur sa chemise avant de recevoir une gifle. Makasu qui faisait son entrée au Kokodioko a tout vu.
Il s’est mêlé à la bousculade qui a suivi pour tenter de venir en aide à son amie, désormais entourée par quatre gaillards. Des amis du garçon indélicat.
C’est l’intervention du gérant du bar, un ami de Kepa, qui a mis fin à la cohue. Mais le bar était déjà sens dessus dessous. Toutes les femmes présentes avaient pris le parti de Kepa.
Même s’il a pris la défense de son amie sur le moment, Makasu estimait sa réaction «disproportionnée».
En lisant les dissertations de ses élèves, il s’est rendu compte qu’elles auraient fait pire que Kepa dans les mêmes circonstances.
Sur l’une des copies, on pouvait lire en conclusion :
«Trop longtemps, les hommes ont estimé qu’ils avaient tous les droits. Le droit de marier leurs filles à qui ils voulaient, d’épouser plus d’une femme, de quitter leur foyer pour en fonder un autre, de disposer des corps des femmes comme bon leur semblait. Tout cela est fini. Moi, je me sens parfaitement l’égal des garçons. Il n’y a rien qu’ils font que je ne peux pas faire. Il n’y a donc aucune raison que je laisse un garçon poser ses mains sur mon corps contre mon avis. Et ce, quel que soit mon accoutrement. Poser la main sur un derrière rebondi parce que la robe qui l’enveloppe est moulante ou la jupe plus proche du bassin que des genoux est un viol. Ni plus ni moins. Mon cul, c’est mon cul. Mes nichons, ce sont mes nichons. Et même quand je serai marié, mon époux ne disposera pas de mon corps comme bon lui semble. C’est mon corps. Pas le sien. Tout celui qui n’est pas capable de le comprendre est un porc.»
L’élève achève sa dissertation avec un hashtag : #BalanceTonPorc.
Commentaire de son enseignant sur la copie : «Même si la seule présence d’un hashtag suffit pour que je colle un zéro à cette copie, j’apprécie l’argumentaire développé aux deuxième et troisième paragraphes. Par ailleurs, l’usage des termes comme «cul», «nichon» et «foufoune» n’est pas approprié pour une dissertation».
Après avoir fait lire la dissertation à Kepa, Makasu laisse tomber :
-Je m’excuse pour ce matin. Je n’avais pas le droit de te faire le moindre reproche.
-Toi, tu n’es pas un porc. Je le sais.
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