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La pute et le philosophe

La pute et le philosophe

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A Mosinzo, on n’avait pas le droit de donner son numéro de téléphone aux clients. Il y avait deux vigiles parmi les clients en permanence pour surveiller que les serveuses ne remettaient pas des bouts de papier aux clients. Pendant un moment, le verso des tickets de caisse a constitué le parfait subterfuge avant que les vigiles ne s’en rendent compte. On est passé du bout de papier au paiement électronique.

-Et comment as-tu fait pour avoir le numéro de téléphone de Spinoza ?

-Il connaissait le manager du bistrot. Quand il arrivait, le manager allait à sa rencontre. Ils discutaient un moment avant que Spinoza prenne place autour de la piscine. Un jour pendant qu’ils se disaient bonjour et que je passais à proximité, il a sorti un livre d’un petit sac qu’il tenait à la main et me l’a remis. Je n’oublierai jamais ce jour.

-Waouh ! Le malin !

-Fallait y penser ! Il a commencé par faire une grande leçon sur les bienfaits de la lecture, avant de lancer au patron «Est-ce que vos serveuses ont un moment de repos pendant leur service pour lire et se changer des idées ?». Notre manager a éclaté de rire avant de demander «Connais-tu une serveuse qui lit des livres ? ». «Oui, elle», a répondu Spinoza, en me prenant par la main pour me remettre le livre. La discussion s’est achevée sur un hochement des épaules de mon ancien patron, façon «si tu le dis… ».

-C’était quoi comme livre ?

-«La lenteur», de Milan Kundera.

-Tiens ! Tiens !

-Quoi ? Tu l’as déjà lu ?

-Ha ha ! Tu penses être la seule à avoir savouré du philosophe ?

-Spinoza n’est pas un philosophe.

-C’est tout comme. Il passe sa vie un livre à la main et t’a initiée au monde de l’esprit.

-En tout cas, c’est comme cela qu’il m’a passé son numéro de téléphone. Je lui ai écrit le soir même, après le boulot.

La relation qui unit Mimosa et Spinoza est difficile à définir. Intellectuellement, il lui a tout appris : le goût des livres, de la contradiction et des discussions vives et passionnées.

-S’il y a une chose pour laquelle je lui serai toujours reconnaissant, c’est qu’il m’a appris à me voir tel que je suis, à ne pas avoir honte de moi-même et à ne jamais juger les autres. Il y a une phrase de Marc Bloch qu’il cite souvent : «Un mot, pour tout dire, domine et illumine nos études : comprendre… Mot surtout chargé d’amitié. Jusque dans l’action, nous jugeons beaucoup. Nous ne comprenons pas assez.» Pour lui, il faut toujours chercher à analyser, comprendre et ne jamais juger. C’est pour cette raison que je me suis tout de suite ouverte à lui. Je lui ai parlé de mes séances de «massage» à Goma. Il était très curieux. Il me posait des questions sans jamais rien insinuer. Comme s’il menait une étude sociologique. C’était la première fois que je rencontrais un homme qui ne se bouche pas le nez quand il apprenait mes «activités».

-Vous n’avez jamais baisé ?

-Jamais. A deux reprises, il a demandé des séances de massage. Il a joui sur ma main gauche à chaque fois. Pas d’embrassades. Pas de pénétrations.

-Pourquoi ?

-Je ne lui ai jamais posé la question. Mais je crois savoir qu’il pensait que si nous couchions, cela allait changer la nature de notre relation. Pendant les deux séances, il s’était comporté comme un client. Il m’avait écrit un matin, me demandant si j’étais disponible. Je lui ai répondu que je commençais mon travail à 13 heures mais qu’avant cette heure-là, je pouvais prendre un client. Nous nous sommes vus à 11 heures dans un appartement à la onzième rue à Limete. Il a joui au bout d’une demi-heure. Je me suis lavée. Il m’a payée. Et je suis partie.

-C’était son appartement ?

-Oui. En fait, c’est un complexe qui comprend deux bâtiments de trois étages qui se font face. Il en était l’un des propriétaires. Avec son associé, ils utilisaient pour leur propre usage les deux derniers appartements de chaque bâtiment. Mais ils n’y habitaient pas en permanence.

-C’étaient leurs garçonnières ?  

-Lui-même vivait aux Galeries présidentielles. De ce que j’ai compris, quand il voulait ramener discrètement une fille, c’est là qu’il allait. Avec son associé, ils avaient une entrée privative qui leur évitait d’entrer par le portait principal qui donne sur le petit boulevard de la onzième rue. La première fois, je suis passée par l’entrée principale. Le gardien m’a ensuite conduit jusqu’à l’appartement. Les autres fois, je passais directement par l’entrée discrète qui donne sur une petite ruelle peu fréquentée.

-Les autres fois ? Tu as dit qu’il n’y a eu que deux séances de «massage».

-En dehors des deux séances, je m’y suis rendu une vingtaine de fois. C’était un grand appartement de quatre pièces avec une belle cuisine et deux salles de bain. L’une des pièces fait office de bibliothèque. C’est là que j’ai confectionné mon travail de fin de cycle.

-C’est donc Spinoza qui t’a poussé à poursuivre tes études ?

-Oui. Il avait l’habitude de dire que le diplôme ne veut rien dire mais qu’il est fort handicapant de ne pas en disposer. Je me suis inscrite à la vacation vespérale de l’Institut africain de l’informatique et de l’intelligence artificielle. J’ai souffert pendant trois ans. Entre 6 heures et 14 heures, j’étais à Mosinzo. A 16 heures, je devais déjà être à l’amphithéâtre. A partir de 20 heures, je sillonnais la ville en moto pour assurer deux ou trois séances de massage des clients qui avaient pris rendez-vous pendant la journée. Quand je mettais ma tête sur le lit à une heure du matin, j’étais morte de fatigue. Quand je m’en plaignais auprès de Spinoza, il éclatait de rire. «Tout a un prix, ma pauvre amie», disait-il immanquablement.

-Je me rends compte que ce que tu m’as appris, c’est de lui que tu l’as appris.

-Un jour dans sa bibliothèque alors que je me triturais les méninges pour rédiger mon TFC, insultant mes enseignants, il m’a pris par la main. J’ai cru un moment qu’il allait m’amener dans sa chambre pour me faire l’amour. Il m’a conduit au salon, m’a fait asseoir sur le sofa et a ouvert la télé. Nous avons suivi ensemble «Rocky VI». Il y a une séquence du film où Rocky s’adresse à son fils. Il me l’a fait écouter trois fois avant de laisser le film se poursuivre jusqu’à la fin :

«Je vais te dire un truc que tu sais déjà. Le soleil, les arcs-en-ciel, ce n’est pas le monde. Il y a de vraies tempêtes, de lourdes épreuves. Aussi grand et fort que tu sois, la vie te mettra à genoux et te laissera comme ça en permanence si tu la laisses faire. Personne ne frappe aussi fort que la vie. Ce n’est pas d’être un bon cogneur qui compte, l’important est de se faire cogner et d’aller quand même de l’avant. C’est pouvoir encaisser sans jamais flancher. C’est comme cela qu’on gagne. Si tu es sûr de ce que tu veux, il faut tout essayer pour l’obtenir mais accepter aussi qu’il y ait de la casse. Au lieu de montrer le voisin du doigt en disant ‘’j’ai tout raté dans la vie à cause de lui ou d’elle ou de je-ne-sais-pas-qui’’. Ça, c’est des trucs de trouillards. Et t’en es pas un toi. Tu vaux mieux que ça.»

-Tu as fini par retenir une si longue tirade.

-C’est même devenu mon monologue préféré.

-Comment as-tu fait pour couper les liens avec Spinoza ? Il n’est pas toujours évident de rompre avec quelqu’un qui a eu une si grande influence sur soi.

-Je ne te le fais pas dire…

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