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«La démocratie, c’est une lourde exigence»

«La démocratie, c’est une lourde exigence»

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Le discours de Nicolas Sarkozy, alors président français, devant le Parlement congolais le 26 mars 2009 m’est revenu à l’esprit alors que j’achevais la lecture de «La fin de l’histoire et le dernier homme». Ouvrage polémique, s’il en est, l’œuvre de Francis Fukuyama a pourtant beaucoup à nous apprendre. Pour qu’on le lise sans a priori.

Je me suis spécialement arrêté sur les pages où M. Fukuyama aborde les ressorts culturels de la démocratie. Son analyse est intéressante pour le Congolais que je suis. A plus d’un titre.

Avant d’aller plus loin, je partage avec vous ma conviction. La démocratie est une quête intellectuelle. Pas une finalité. Et comme toute quête, elle exige de passer par des étapes successives pour s’en rapprocher de plus en plus. Parmi ces étapes, il y a celle de l’universalisation de l’école et son corollaire, l’acceptation unanime du consensus scientifique.

Une démocratie ne peut pas advenir dans une société où la science n’a pas la primeur sur l’ignorance et les superstitions. C’est pour cette raison que dans la plupart de grandes démocraties, l’école est obligatoire. C’est le chemin le plus sûr pour quitter l’ignorance et s’avancer sereinement vers la liberté, condition de toute démocratie.

L’école est également le lieu d’apprentissage des valeurs sans lesquelles toute démocratie est illusoire : tolérance, tempérance, esprit de contradiction.

Le président Sarkozy l’avait rappelé dans son discours à Kinshasa. Expliquant que le processus démocratique ne se résumait pas à l’organisation des élections, il avait affirmé que la démocratie «est un état d’esprit. Une capacité à écouter et à respecter les autres. […] écouter et respecter les autres, reconnaître que l’on peut avoir tort, dialoguer en permanence».

Telles sont les exigences de la démocratie. Il y en a d’autres : le respect des voix minoritaires, l’égalité des citoyens, la recherche des compromis, etc.

Comment alors dans son évolution une société se rapproche de l’idéal démocratique ?

Francis Fukuyama fait appel à Tocqueville et à son fameux concept de l’«art de l’association».

«Une affaire d’autogestion»

On lit ainsi dans «La fin de l’histoire et le dernier homme» :

«La force d’une culture ‘’démocratique’’ dépend souvent beaucoup de l’ordre dans lequel les différents éléments de la démocratie libérale sont venus à l’existence. Les démocraties contemporaines libérales les plus fortes – par exemple l’Angleterre ou les Etats-Unis – ont été celles dans lesquelles le libéralisme a précédé la démocratie, ou dans lesquelles la liberté a précédé l’égalité. Les libertés d’expression, d’association et de participation politique au gouvernement ont été exercées au sein d’une petite élite – essentiellement constituée de l’aristocratie terrienne masculine et blanche – avant de se diffuser dans des secteurs plus larges de la population. Les habitudes de débats et de compromis démocratiques, où les droits des perdants sont soigneusement protégés, ont été plus facilement apprises d’abord par une petite élite partageant les mêmes goûts et le même niveau social que par une société vaste et hétérogène, fourmillant de haines tribales ou ethniques. Ce genre de succession chronologique a permis à la pratique démocratique libérale de prendre racine et d’être associée aux plus anciennes traditions nationales.»

Pour Fukuyama – et sur ce point, je suis d’accord avec lui – la démocratie ne peut venir que du peuple. Et ce sont les habitudes quotidiennes d’un peuple qui le préparent peu à peu à la démocratie.

«Tocqueville prétendait en effet que la démocratie fonctionne mieux lorsqu’elle procède de bas en haut, et non le contraire, le gouvernement central se dégageant alors comme naturellement d’une multitude d’instances dirigeantes locales et d’associations privées qui servent de laboratoires et d’écoles pour apprendre et exercer la liberté et la maîtrise de soi. La démocratie est après tout une affaire d’autogestion, et si les gens sont capables de se gouverner eux-mêmes dans leurs villes, leurs corporations, leurs associations ou leurs universités, il est d’autant plus vraisemblable qu’ils feront de même sur le plan national», argumente M. Fukuyama.

En clair, si un peuple ne peut pas s’organiser en clubs, associations de quartiers, regroupement syndical pour discuter, proposer, délibérer et trouver des solutions à ses problèmes, il ne doit pas s’attendre qu’à l’échelon national, la démocratie soit possible.

Une quête perpétuelle

Ces entités locales et privées sont en fait des laboratoires de la démocratie. C’est là qu’elle se façonne et se répand à travers le pays de cercle en cercle jusqu’à contaminer l’esprit de tout un peuple.

«Le succès et la stabilité de la démocratie libérale ne dépendent donc jamais simplement de l’application mécanique d’un ensemble de lois et de principes universels, mais qui requièrent un certain degré de conformité entre les peuples et les États», analyse Francis Fukuyama.

Nicolas Sarkozy a raison : «La démocratie, c’est une lourde exigence».

Mais personne ne doit ni ne peut penser que «la démocratie se fait en un jour». C’est une quête perpétuelle parce qu’au cœur du processus démocratique, il y a l’être humain avec sa grandeur et ses faiblesses, son courage et ses peurs.

Actuellement, de nombreuses démocraties sont en crise dans le monde. Non pas que la démocratie soit devenue un mauvais système mais parce que les élites puis le peuple, dans son ensemble, ont cru que les jeux étaient faits. Le combat avait été gagné.

Non. La démocratie comme la liberté et toutes les autres conquêtes qui élèvent l’âme humaine sont des quêtes perpétuelles qui ne doivent souffrir d’aucun répit ni relâchement. Sinon, c’est Hitler qui accède au pouvoir. Sinon, c’est l’ignorance et le mensonge qui prennent le pouvoir comme actuellement aux Etats-Unis.

Quand Fukuyama a écrit son livre, il ne se doutait pas que son pays serait dirigé trente-trois ans après par des personnes pour qui toute vérité est relative et toute contradiction une expression de rejet.

La démocratie pour laquelle James Madison, Thomas Jefferson et Abraham Lincoln se sont battus est en péril dans ce grand pays qui a produit des scientifiques extraordinaires mais qui se réveille en ce XXIe siècle, dirigé par des personnes qui ne croient pas en la science.

Comme je l’ai noté plus haut, pas d’école, pas de démocratie. Pas de consensus scientifique, pas de démocratie. Ça vaut pour les Etats-Unis. Ça vaut également pour le Congo.

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