Il était une fois Lutumba, et puis plus rien…
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Au lendemain du décès de Lutumba Simaro le 30 mars 2019, je confiais à des proches ma déception quand je lisais les maigres lignes que la presse congolaise lui consacrait. Mais je ne me fais plus d’illusions, au Congo, nous ne savons pas raconter. Je compte sur les doigts d’une main (et je compte large) les plumes actuellement actives dans la presse congolaise, capables de raconter la vie d’une figure comme celle de Lutumba.
«Verre cassé»
Heureusement que nous pouvons compter sur d’autres plumes pour nous rappeler la richesse et la puissance de l’œuvre du vieux Simaro.
Ce matin, je découvrais une publication de Laurent Mavinga sur Twitter (@laudive1978) consacrée à «Verre cassé», l’un des plus beaux morceaux de la discographie congolaise.
J’ai connu Laurent sur Twitter. Nous ne nous sommes jamais vus dans la vraie vie. Mais Laurent est de ces esprits qui vous marquent par deux ou trois publications. Pas plus. Il a une plume rare. C’est un conteur hors pair. Et – ce qui est pour moi son plus grand mérite – il est sans cesse dans l’effort de vouloir théoriser le banal, le quotidien, le vulgaire, le fait divers pour lui donner un sens et une compréhension.
Ses histoires de «Barumbu» avaient retenu mon attention. Chez Laurent, «Barumbu», c’est l’équivalent de «Macondo» dans «Cent ans de solitude» de Gabriel Garcia Marquez.
À travers ses personnages, Laurent raconte le Kinshasa d’aujourd’hui. On peut y apprendre que les coupures d’électricité dans un quartier peuvent être liées à un dépit amoureux. Sous la plume de Laurent, c’est Kinshasa plus réel que jamais. Tout y passe : les deuils, les fêtes, les amourettes, les familles déchirées, etc.
Ce matin quand j’ai lu les premières lignes du tweet de Laurent, j’ai tout de suite compris qu’il allait faire ma journée parce que Laurent et Lutumba, c’est la plume au service de la vie, de la beauté et de l’art.
«Sur ma chaise longue, enrobée par la douce tyrannie du soir, ma playlist des soirées ‘’solitude’’ me provoque avec une guitare intro qui résonne comme une confession prémonitoire. Et voilà que Verre Cassé surgit – ce titre seul est une blessure qui parle», commence Laurent.
«Verre cassé» est une chanson triste. Pas de ces tristesses dont on voudrait s’échapper à la première occasion. Non. Mais de ces tristesses qu’on savoure. En silence. Seul.
«Cette fragilité brisée devient la métaphore ultime de l’irréparable, poursuit Laurent analysant les mots du poète, du moment précis où l’amour bascule du possible à l’impossible.»
Comment ne pas sourire quand la voix sublime de Carlyto Lassa laisse tomber :
«Soki bongo ebosani ba ndeko, to mpe esali faute,
Nzoto mobimba eko futa faute ya bongo
Pongi na kiti ya matanga ba ndeko, ndoto ndambo ndambo
Epayi ba ko yemba, epayi ba ko lela mama eh».
Cette langue pure pour décrire un réel connu de tous mais jamais vu avec autant de poésie, c’est la génie de Lutumba.
«Affaire Kitikwala»
Avec les mots de Laurent, ça donne :
«Assis sur le siège du deuil, entre frères endormis et rêves fragmentés. Cette situation paradoxale, cette suspension vertigineuse entre le sommeil éternel et la conscience lancinante, entre les pleurs et la veille, capture l’essence brute du chagrin inguérissable. L’être devient pèlerin du temps, prisonnier entre deux mondes : celui du souvenir vivant qui consume, et celui de l’absence définitive qui apaise.»
Dans les articles de presse congolaise parus lors de son décès, je n’ai pas vu l’effort de nous replonger dans l’univers génial de Lutumba Simaro. Je le regrette. Il y avait pourtant matière.
Dans l’immensité de l’œuvre du poète-guitariste, les chefs-œuvres ne se comptent pas. Connaissez-vous «Affaire kitikwala» ?
Lutumba est probablement le dernier de nos géants de la Rumba qui avait à cœur de jouer pleinement son rôle de griot. Il interpelle. Il instruit. Il pique. Il nous bouscule.
«Sambelaka eh
Na ntango ya mpokua liboso ya ko lala
Sambelaka Nzakomba
Sambelaka eh
Ata liboso ya ko benda mua nkopo
Sambelaka Yahvé
Na mokili ya nsé
Nzambé a kaba ba chances, a kaba bilongi
Égalité ikele ve eh
Na mokili ya nsé
Ekomama bongo …»
Nous ne naissons pas égaux. La vie est ainsi faite.
Lutumba conseille :
«Eloko moko to ko pesa toli
Ata o zangi nionso
Kasi ko zanga mbeto té oh
Somba mbeto ya kitoko
Mokolo yo o ko kufa ndeko eh
Soki mbeto ya kitikwala
Ebembe na yo ekoyoka soni
Kinshasa makambo…»
La guitare et les mots de Lutumba dans la bouche de Carlyto, Sam Manguana, Pepe Kallé ou Madilu ont révélé ce que la musique congolaise a de plus beau et de plus original.
Le génie que nous méritions pas
Qu’ils parlent de la mort («Testament ya Bowule») ou de la déception amoureuse ( «Eau bénite»), les mots de Lutumba – pour reprendre la formule de Laurent – déchirent l’âme. Mais avec lui, «l’amour perdu n’est jamais vraiment parti. Il hante seulement différemment, s’insinuant dans chaque accord, chaque soupir, chaque silence complice de la nuit».
La mort de Lutumba a malheureusement été pour moi l’occasion de me rendre compte également de la fin d’une époque.
Une époque où les mots n’étaient pas que bavardage incessant et creux.
Une époque où la langue ne se disait ni ne s’écrivait avec précipitation et vitesse.
Une époque où la robustesse de la mémoire se nourrissait de la lenteur de nos pas et de nos créations.
«Soki mokolo mosusu Kintsala
O buki fleur rose
Atako motema na yango enuna
Ko buaka yango nanu te oh
Tango mosusu se yango ya suka
Oyo e tikala na kati ya elanga
O ko ya ko zonga sima o ko regretter
Fleur mosusu ezali te oh Patrick Mangasa…»
Lutumba Simaro semble bien avoir été cette dernière fleur dans le jardin de notre Rumba. Qu’en avons-nous fait ? Rien.
Enseigne-t-on ses textes à l’école ? Non. C’est une erreur. Dans «Des hommes qui lisent», Édouard Philippe propose une définition aussi simple qu’efficace de la culture : c’est la rencontre entre un humain et une œuvre.
Enseigner Lutumba, Rochereau, Franco, Koffi et bien d’autres dans les programmes scolaires du Congo relève du bon sens. Dans leurs chansons, c’est notre histoire, nos mœurs, nos coutumes, nos façons de faire et de vivre qui sont relatés, expliqués, moqués, encensés…
Connaissez-vous «Flora, une femme difficile» de Franco ? Un dialogue entre une dame et un dragueur. Les deux sont mariés. Mais l’homme tente de convaincre la femme d’accepter une liaison. C’est savoureux.
Le titre de ce billet est une allusion à une phrase de Koffi Olomidé dans «Koweït, rive gauche» :
«Il était une fois Angie, et puis plus rien
Angie à quoi donc veux-tu que je serve
Si je cesse d’être la moitié de toi
Personne n’envie mon sort.»
N’est-ce pas joliment dit ?
Je discutais l’autre jour avec Hervé Nyamabu, peu avant ma rencontre avec les étudiants dont je vous ai parlé ici. Comme moi, il partage la conviction qu’il y a dans la chanson congolaise quelque chose que nous n’avons jamais vraiment réussi à théoriser et à transmettre. C’est bien dommage. Nous ne méritons pas d’être les héritiers de Lutumba.
Merci à Laurent de participer à cet effort auquel peu d’entre nous nous risquons : transmettre le goût de la beauté de notre Rumba. Elle est pourtant si belle…



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