Face à l’IA, ralentir pour assumer notre humanité, ses limites et son génie
Partagez maintenant sur :
Si l’utilisation de l’Intelligence artificielle (IA) pour le grand public peut légitimement conduire à des interrogations voire à une certaine inquiétude, il est utile qu’un débat sain et argumenté soit nourri pour que les peurs ne prennent pas le dessus sur la raison et que l’hystérie numérique ne nous serve pas d’unique boussole.
À l’heure où j’écris ce billet de blog, la question n’est plus de savoir si l’on est pour ou contre l’IA.
Cette technologie est là. Et elle est utilisée abondamment par le grand public. Nous pouvons le déplorer ou s’en féliciter, cela ne changera absolument rien à la réalité.
Il y a quelques jours, Merveille – étudiante en sciences infirmières que mes enfants appellent affectueusement «Tata» – m’a fait savoir qu’elle préférait chercher la définition des mots sur un outil d’Intelligence artificielle plutôt que dans le dictionnaire que je lui désignais sur une rangée de ma bibliothèque.
J’aurais pu lui répondre sur le moment que le recours à une IA avait un coût plus élevé que le fait de feuilleter un dictionnaire. Je me suis abstenu, me bornant à lui dire que nous allions bientôt avoir une discussion sur son utilisation des outils d’Intelligence artificielle.
En fait, je venais de commencer la lecture de l’excellent ouvrage de Marion Carré «Le paradoxe du tapis roulant. Vaincre notre paresse intellectuelle face à l’IA». Et j’étais sûr que j’y trouverai des réponses à certaines questions que je me pose et que j’entends poser autour de moi.
«Joël n’aime pas l’Intelligence artificielle»
Je me dois d’être sincère avec vous. Si vous faites irruption à mon travail, vous entendrez tous mes collègues vous dire que je suis opposé à l’utilisation de l’IA. Ce qui n’est pas tout à fait vrai. Sans être complètement faux non plus. Le fait est que j’ai un a priori négatif sur la question de l’utilisation grand public des outils d’intelligence artificielle.
Et c’est pour cette raison que j’ai demandé à Mi Yang de me ramener un exemplaire de l’ouvrage de Marion Carré de son dernier voyage.
Enseignante à Sciences Po, artiste et entrepreneuse, Marion Carré est une utilisatrice revendiquée de l’Intelligence artificielle.
«Elle m’aide à rédiger des mails, à reformuler une tournure de phrase maladroite, à relire un document important avant envoi. Elle me conseille sur ce que je dois glisser dans ma valise, en fonction de la saison et de la destination», écrit-elle dans l’introduction de son livre.
Il m’avait alors semblé intéressant de lire un ouvrage sur l’IA écrit pour quelqu’un qui, contrairement à moi, n’en avait pas conçu un a priori négatif.
De mon point de vue, jusqu’ici, l’utilisation grand public des outils d’intelligence artificielle relève majoritairement de la fantaisie ou du caprice. Sinon comment m’expliquer que Marion Carré y recourt pour la conseiller «sur ce que je dois glisser dans ma valise, en fonction de la saison et de la destination» ? C’est un caprice.
Une amie me confiait il y a quelques mois qu’elle demandait à ChatGPT ce qu’elle devait faire quand son bébé pleurait la nuit. En d’autres temps, l’on appelait sa mère, sa tante ou sa grand-mère pour ce genre de choses.
Pour reprendre la formule de la philosophe Gabrielle Halpern, «nous projetons sur l’IA des fantasmes divins». La plupart de ses utilisateurs agissent comme si l’IA avait réponse à tout.
Et les concepteurs de ces outils ne s’y sont pas trompés. Ils n’hésitent pas à présenter leurs produits comme «des boîtes à outils grand public, un puits sans fond dans lequel chacun peut venir étancher sa soif à tout moment».
Marion Carré a l’honnêteté de reconnaître que l’écriture de son livre lui a permis d’interroger son utilisation personnelle de l’IA.
«Je me suis aperçue que [les] suggestions de relecture [de l’IA] pouvaient avoir tendance à lisser mon style et aplatir mon propos. Voire à transformer subtilement les idées défendues, quitte à ce qu’elles soient plus favorables à l’IA», note-t-elle.
C’est en cela que son ouvrage est une importante contribution dans le débat sur l’utilisation de l’IA. Il dépasse le simple cadre des oppositions enfantines entre «pour» et «contre».
«À la recherche du temps gagné»
À l’origine, il y a l’idée toute naturelle de laisser la machine exécuter des tâches que nous trouvons superflues ou énergivores.
«Dès lors qu’une innovation peut nous libérer d’une contrainte, nous ne supportons plus de continuer à réaliser par nous-même ce qu’une machine peut faire pour nous», explique Marion Carré.
L’auteure tente ici une comparaison qui n’est pas dénuée d’intérêt. Elle rappelle l’engouement vers le trottoir roulant, «la star de l’Exposition universelle de 1900».
Mais si l’ancêtre du tapis roulant ne suscite plus autant d’engouement dans les gares et les aéroports et n’a pas conduit les humains à renoncer à la marche à pied, l’IA a tendance à devenir «indétrônable» quand elle a prouvé son efficacité :
«Une fois qu’on y a goûté, il y a quelque chose de presque punitif à vouloir encore faire soi-même ce que la machine pourrait faire à notre place».
Et c’est peut-être là le principal danger de l’Intelligence artificielle.
Sa relative efficacité a provoqué en chacun de ses utilisateurs une «confiance aveugle» qui «se nourrit aussi de l’impression qu’elle sait mieux de que nous».
Il m’arrive de contester l’usage de l’expression «intelligence artificielle». Ma collègue Betyna m’a souvent entendu questionner l’emploi du mot «intelligence» pour désigner ces outils.
Comme le fait remarquer Marion Carré, «cette présomption d’intelligence bénéficie souvent à l’intelligence artificielle – dont le nom même induit [une forme de] compétence [indiscutable]».
Le malentendu provient du fait que nombre d’utilisateurs ne savent pas comment fonctionnent les outils d’Intelligence artificielle.
Si l’on prend un exemple d’un modèle génératif entraîné sur des textes, il s’agit d’un modèle qu’on qualifie de «probabiliste».
L’IA «tentera d’établir, à partir des corrélations statistiques établies via toutes les données qu’il a absorbées, l’enchaînement des mots le plus susceptible de satisfaire la demande de l’utilisateur».
«Leur rôle est d’identifier la proposition qui a le plus de chances de suivre le mot précédent dans un contexte donné», explique Marion Carré dans son livre.
Vous comprendrez que je ne puisse pas prendre pour argent comptant ce que Gemini ou ChatGPT me suggère.
C’est en cela que la démarche de cette auteure est intéressante. Elle nous invite à questionner ce que l’IA nous propose.
Or, à ce qui me paraît, la majorité des utilisateurs recourt à l’IA pour «aller vite», pour «gagner du temps», partant du principe que l’outil numérique produira en peu de temps un travail d’aussi bonne qualité voire de plus grande qualité qu’eux-mêmes.
En plus de douter de ce postulat que je trouve naïf, je m’interroge sur ce «gain ce temps» que les concepteurs des IA nous vendent.
«Qu’allons-nous faire du temps gagné grâce à l’IA ? Accorder à la créativité et la réflexion le temps qu’elles nécessitent, comme l’espère Han Chang Wan, professeur de dessin d’animation dans une université sud-coréenne ? Il y a quelques raisons d’en douter», note, à juste titre, Marion Carré.
J’ai tendance à penser que «le temps de travail libéré est très vite colonisé par de nouvelles tâches». Remarquez que plus l’humanité dispose des moyens pour «aller plus vite», plus les humains sont pressés et jugent leur temps insuffisant.
Ce n’est pas l’Intelligence artificielle qui règlera notre rapport problématique avec le temps. Bien au contraire.
«En faisant de l’accélération un standard, l’IA redéfinit notre niveau de patience vis-à-vis de la temporalité que nous sommes prêts à accorder à une tâche donnée. Elle introduit un biais d’impatience : il devient difficilement supportable, voire intolérable, de réaliser par soi-même une tâche que l’IA pourrait effectuer plus rapidement», analyse Marion Carré.
Ralentir
Nous sommes désormais tous comme «happés par les emplois d’un temps trop court pour y accueillir tout ce que nous devons y faire».
Conséquence :
«Nous ne sommes plus maîtres de rien, ni de nous, ni de ce que nous faisons, juxtaposant les activités jusqu’à l’absurde. C’est ainsi que nous finissons par téléphoner en conduisant, travailler en voyageant, smartphoner en mangeant, manger en marchant, marcher en lisant».
Dans le vertige de nos moyens de communication sans cesse plus performants, l’IA nous prend tel un tourbillon. «En nous accoutumant à produire à toute vitesse, observe l’auteure de ‘’Le paradoxe du tapis roulant’’, l’IA nous expose au risque de ne plus questionner ce que nous générons. […] On ne s’interroge plus sur le sens de l’accélération.»
Ne plus s’interroger sur le sens de ce que nous faisons, c’est renoncer à ce qui fait notre singularité humaine. Pour s’en prémunir, il nous faut apprendre à ralentir.
Ralentir pour comprendre que la vitesse ne peut être la seule caractéristique de notre civilisation.
Ralentir pour comprendre que «de l’assistance peut naître une dépendance au point de nous rendre captifs».
Ralentir pour comprendre que «les IA ont du mal à sortir du cadre de ce qu’elles connaissent déjà pour suggérer des propositions vraiment originales. Elles nous proposent la moyenne des idées, en brassant toutes celles qu’elles ont déjà captées».
L’Intelligence artificielle est un outil. Celui qui l’utilise doit pouvoir le faire en toute conscience et responsabilité. Nous devons collectivement et individuellement lutter contre la tentation de nous débarrasser des tâches que nous lui confions.
Actuellement, des outils d’Intelligence artificielle permettent aux journalistes d’obtenir en quelques secondes le résumé des rapports et études de plusieurs centaines de pages. Je peux comprendre la tentation d’un reporter qui ne dispose pas de beaucoup de temps d’y recourir afin de boucler rapidement un papier.
Mais est-on sûr que le résumé proposé par l’IA reprend bien les points les plus pertinents d’un rapport ? De la même manière, on peut interroger les personnes qui laissent l’IA leur proposer les comptes-rendus de réunions sur le bienfondé d’une telle démarche.
Ne sommes-nous pas là en train de prendre un outil pour ce qu’il n’est pas ?
Par définition, un outil n’a pas d’entendement, de jugement. Il ne peut donc pas faire de choix à la place d’un humain.
Ou peut-être, comme le pense la philosophe française Gabrielle Halpern que je citais au début du billet, «nous projetons sur l’IA des fantasmes divins».
Car, à vrai dire, ce que l’Intelligence artificielle révèle ce sont surtout nos failles. En tant qu’humains, nous vivons une telle crise intérieure qu’il nous paraît plus pertinent de demander conseil à un outil numérique bavard qu’à notre mère. Certains confient désormais leurs chagrins à l’IA.
«Le point de bascule, souligne Marion Carré, c’est lorsque l’on commence à laisser de la place à l’IA dans sa vie affective. Pas forcément pour nouer une relation sentimentale avec elle, mais pour lui demander des conseils, à la manière d’un confident.»
L’excuse est vite trouvée : l’IA peut répondre à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Elle ne se fatigue jamais. Elle ne manifeste jamais de mauvaise humeur.
Parce que nous voulons désormais obtenir tout et tout de suite, nous demandons à la machine ce que seul un ami, une compagne, un conjoint ou un parent peut nous apporter.
J’ai tendance à penser comme Gabrielle Halpern que la question centrale dans nos interactions avec l’IA est assez simple : « est-ce que nous sommes prêts à assumer notre humanité, à la porter et à l’exercer ? ».
Assumer notre humanité, c’est accepter ses limites, ses faiblesses et ses carences. La porter, c’est continuer courageusement la quête de son émancipation. L’exercer, c’est faire preuve d’empathie, d’écoute, de liberté et de génie.



Laisser un commentaire