«Donnez-vous une nouvelle chance»
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-Écoute, mon petit. Tu me connais depuis de nombreuses années. Tu sais beaucoup de choses sur ma vie. Mais dis-toi bien que ce que tu sais de moi n’est pas forcément la réalité de ma vie.
-Tu fais le modeste, mon vieux.
-Je suis sérieux, Marc. Méfie-toi des apparences. Je ne suis peut-être pas l’homme heureux que tu me décris auprès de tes amis.
Sous une douce mélodie de JB Mpiana, Marc et Henry enfile des bouteilles de Tembo sous l’une des paillotes du restaurant du CEPAS à la Gombe. Ils ne se s’étaient plus revus depuis deux ans.
-Comment va madame ?
-Ça va. Ça va ….
-C’est quoi cette tête ?
-C’est ce que j’essaie de te dire depuis tout à l’heure, la vie n’est belle pour personne. Le bonheur est une notion très délicate.
-Arrête ça. Tu as une femme canon. Trois gosses bien élevés. Tu as un boulot de rêve. Tu vis dans la plus belle ville du Congo. Quand tu te réveilles, tu entends le murmure du lac Kivu. Qu’est-ce que tu veux encore ?
L’air songeur que prend Henry après son énumération commence à inquiéter Marc. Les deux hommes se connaissent depuis leur enfance. Henry est le jeune frère du père de Marc. Mais ils ont grandi comme des frères. Aîné de son neveu d’à peine trois ans, Henry a toujours été très proche de Marc dans la famille de qui il a grandi après la mort de ses parents. Il y a fait ses études primaires et secondaires avant d’aller à l’Université de Kinshasa où il a brillamment obtenu un diplôme de licence. Quand il est entré à la fac, Marc a rejoint Henry dans sa chambre au home 10. Les filles. Les boîtes de nuit. Les galères. Ils ont tout connu ensemble.
A la fin de ses études, Henry a obtenu rapidement un premier boulot à la Banque centrale du Congo à Kinshasa avant de rejoindre un projet de la Banque mondiale pour la stabilisation de l’Est du pays comme analyste financier. Il travaille depuis trois ans à Goma. Marc ne cache pas son admiration pour son aîné de qui il dit le grand bien et dont il envie surtout le caractère et l’intelligence vive.
-Tu sais. Tu n’en croiras peut-être pas tes oreilles. Mais d’une certaine façon je te comprends.
-Comment ça ?
-Le mariage, c’est très compliqué.
-Oui, mais toi tu as réussi.
-Méfie-toi des conclusions rapides.
Henry est venu à Kinshasa sur la demande du père de Marc. L’oncle est le témoin de mariage du neveu. Il connait Jessica et tous les trois amis de Marc depuis leur jeune âge. Le père de Marc lui a confié une mission : réconcilier les deux époux. Tâche difficile d’autant que Jessica a quitté Kinshasa la veille de l’arrivée d’Henry. Ce dernier sait qu’il n’a pas besoin de convaincre son neveu. Il a deux problèmes à résoudre : faire entendre raison à Jessica et gérer le cas Pamela.
-Jacques Chirac disait en parlant de Bernadette que c’était son point fixe. Tu as perdu ton point fixe. Tu t’es perdu. Il va falloir te retrouver. Pour cela, tu as besoin de retrouver ton point fixe.
-Toi aussi, il t’est arrivé de te perdre ?
-Plus d’une fois.
-C’est faux.
-C’est ce que je te disais tantôt. Les apparences sont trompeuses. Durant mes huit ans de mariage, il m’est souvent arrivé de vouloir aller voir ailleurs.
Henry a épousé sa copine de l’université, Graciella. Il était en économie. Elle était en faculté des Lettres. Les deux jeunes gens s’aimaient tellement que les deux familles avaient fini par reconnaître le couple alors que les tourtereaux étaient encore à l’université. Ils se sont mariés une année après leur sortie de la fac.
-Vous êtes le couple parfait.
-Il n’existe pas de couple parfait.
-Beuh si, le vôtre.
-Tu sais, Marc. Les humains sont imparfaits. C’est normal que le mariage soit également imparfait. Mais il y a une chose qui fait la différence entre un bon couple et un mauvais couple : c’est la volonté de chaque conjoint de rendre l’autre meilleur et de se rendre meilleur pour l’autre.
-Tu philosophes.
-Ce n’est pas de la philosophie. Une année après notre mariage, j’ai acheté un véhicule.
-Ah ! La Mercedes rouge.
-Tu t’en souviens encore ?
-Comment donc ? On frimait avec. Tu as oublié ?
-Ce que tu ne sais pas : Graciella a failli partir à cause de cette voiture. Je l’ai achetée en contractant un prêt sans l’en avertir. C’est un cas d’école dans un couple. Surtout dans notre génération. Les garçons veulent montrer à leur entourage qu’ils s’en sortent bien, qu’ils mènent la belle vie. Graciella et moi nous étions convenus avant le mariage de toujours avoir l’avis de l’autre avant de contracter de prêts bancaires ou d’effectuer les achats de plus des biens de plus de 500 dollars américains. J’avais failli à mes engagements. Elle était furieuse d’autant plus que nous nous étions déjà engagés dans un projet immobilier.
-Ah bon ! Je ne l’ai jamais su.
-Il y a beaucoup de choses que Jessica et toi ignorez sur le mariage et son fonctionnement. Donnez-vous une nouvelle chance. Réconciliez-vous. Apprenez de vos erreurs et construisez un couple fort que rien ni personne ne pourra plus jamais ébranler.
-Mais si ça ne marche pas, mon vieux…
-Pour le savoir, il va vous falloir d’abord tenter le coup. Si vous ne vous donnez pas une nouvelle chance, jamais vous ne saurez si vous étiez faits pour être ensemble ou pas. Et vous finirez comme ces vieux messieurs et dames qui passent leurs vieux jours en regrettant de n’avoir pas tout fait pour garder auprès d’eux l’amour de leur vie.
Le regard dans le vide, Marc semble perdu dans ses pensées. Le soleil commençait à se coucher quand la serveuse demande aux deux messieurs si elle devait apporter de nouvelles bouteilles.
-Non, merci. Apportez-nous la facture, lui répond Marc, presque mécaniquement.
Quelques minutes après, il se levait pour sortir son porte-monnaie de la poche et payer l’addition.
-Je te dépose puis je vais à Limete. Je dois parler à quelqu’un, lance ensuite Marc à Henry.
-Très bien, lui répond son oncle.
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