Chacun son métier et les vaches seront bien gardées
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Je ne dispose d’aucune compétence en virologie ou en épidémiologie. Les virus, les épidémies, les vaccins, je n’en connais rien sinon les informations que je lis dans la presse. Et en ce temps où sévit la pandémie du Coronavirus, la presse ne parle que de ça. Même après avoir lu la tonne de dépêches publiées ici et là, je ne me sens pas la capacité de donner mon point de vue sur le débat qui enflamme depuis hier soir les réseaux sociaux congolais au sujet d’éventuels essais cliniques en RDC sur un vaccin expérimental contre le coronavirus. Pour ou contre ? Je n’ai aucun avis. Je fais confiance aux avis des experts et à la décision que prendront les pouvoirs publics.
Mais s’il est quelque chose qui m’intéresse dans ce débat, c’est bien son origine. Comment en est-on arrivé à s’invectiver avec autant de virulence au sujet de ces éventuels essais cliniques.
Au milieu de la polémique, un expert. Un qui, jusqu’à hier encore, était considéré par tous comme une référence absolue.
Dans un portrait publié hier sur son site Internet, le journal français «Le Monde» retrace le parcours de ce médecin qui «a consacré toute sa vie aux virus» : «En RDC, le professeur Muyembe, découvreur d’Ebola, en première ligne contre le Coronavirus».
Alors que le pays est sur le point de vaincre l’épidémie d’Ebola (aucun nouveau cas n’a été rapporté pour le 45e jour consécutif- alors que la maladie a fait plus de 2 000 morts) grâce à son leadership, le médecin a été désigné par le chef de l’Etat pour diriger le comité mis en place pour coordonner la riposte contre le COVID19.
C’est donc cet expert incontesté qui, en l’espace de quelques heures, va passer aux yeux de certains du statut de héros à celui de traître. Que s’est-il donc passé ?
Le choix des mots
Vendredi en fin de journée, une vidéo du docteur Muyembe circule sur les réseaux sociaux. Dans ce qui ressemble à un échange avec des journalistes, le médecin congolais parle d’essais cliniques de vaccin contre le Coronavirus.
«Il y aura déjà des essais. Je crois au mois de mai, on commencera déjà à faire des essais. Et peut-être vers les mois de juillet-août, nous pourrons déjà commencer à avoir des essais cliniques de ce vaccin», déclare le professeur Muyembe dans cet extrait.
«Ici en RDC ?», interroge une voix dans la salle.
«Nous avons été choisis aussi pour faire ces essais. Donc, le vaccin qui sera produit soit au Canada soit aux Etats-Unis soit en Chine, nous sommes candidats pour faire les essais ici chez nous», répond le médecin.
Le découvreur d’Ebola ne le sait peut-être pas. Il vient de mettre le feu sur les réseaux sociaux.
Quelques secondes auront suffi pour déclencher les discussions les plus vives et les engueulades les plus passionnées notamment sur Twitter où désormais pro et anti-essais cliniques s’affrontent à coup d’invectives.
En parlant de virus et d’essais cliniques, le professeur Muyembe est dans son élément. C’est son domaine. Mais a-t-il utilisé les mots qu’il fallait ? Voilà la question.
En affirmant «Nous avons été choisis aussi pour faire ces essais», le médecin se rend-il compte qu’il ouvre la voie à toutes les interprétations ? Qui a choisi la RDC ? Et pourquoi la RDC ?
Conscient de la polémique qu’il vient de déclencher, professeur Muyembe tente une mise au point en fin de soirée lorsqu’il livre une mise à jour des chiffres de la pandémie du Coronavirus (14 nouveaux cas dans le pays. 148 cas au total dont 13 morts depuis le 10 mars).
«Mon message de ce soir est d’apaiser la tension que j’observe dans la population. Mon intention en parlant du vaccin COVID19 n’était pas d’affirmer que nous allons commencer la vaccination en RDC sans qu’il soit testé auparavant en Amérique et ailleurs», commence le médecin, rappelant :
«Les vaccins contre la polio, la rougeole, le tetanos et tant d’autres que nous utilisons aujourd’hui ont été d’abord testés en Belgique, en France et aux Etats-Unis avant d’être introduits ici chez nous en Afrique.»
Et de conclure : «Je suis moi-même Congolais et ne permettrai jamais d’utiliser des Congolais comme cobayes.»
La mise au point a-t-elle suffi pour apaiser les uns et les autres ? Pas si sûr. Ce samedi matin, les débats n’avaient pas baissé en intensité. Et visiblement, les deux camps ont gardé leurs positions.
Le choix du timing
Pour comprendre la virulence des propos tenus par les anti-essais cliniques en RDC, il faut peut-être laisser de côté le docteur Muyembe et ses bureaux neufs de Kinshasa et se rendre en France.
Retour en arrière.
Mercredi 1er avril (et ce n’est pas un poisson d’avril), sur la chaîne de télévision française d’information en continu LCI, Camille Locht, chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, et Jean-Paul Mira, chef de service de médecine intensive et réanimation à l’hôpital Cochin à Paris, discutent de l’opportunité de tester un vaccin en Afrique dans le cadre du coronavirus.
Jean-Paul Mira : «Si je peux être provocateur, est-ce qu’on ne devrait pas faire cette étude en Afrique, où il n’y a pas de masques, pas de traitement, pas de réanimation, un peu comme c’est fait d’ailleurs sur certaines études avec le Sida, où chez les prostituées : on essaie des choses parce qu’on sait qu’elles sont hautement exposées. Qu’est-ce que vous en pensez ?»
Camille Locht répond : «Vous avez raison. D’ailleurs, on est en train de réfléchir en parallèle à une étude en Afrique avec le même type d’approche, ça n’empêche pas qu’on puisse réfléchir en parallèle à une étude en Europe et en Australie».
Tollé général.
Comme l’indique L’Obs sur son site Internet, «SOS Racisme» annonce qu’elle allait saisir le Conseil supérieur de l’audiovisuel.
En cause notamment cette comparaison avec le SIDA et les prostituées que l’association trouve «problématique» et «malvenue».
Sur les réseaux sociaux aussi, la séquence fait beaucoup réagir. Des stars du sport, des artistes, des anonymes condamnent ces déclarations.
Jean-Paul Mira et Camille Locht se sont excusés depuis.
C’est donc dans ce contexte-là qu’intervient la déclaration du docteur Muyembe. De quoi donc susciter des interrogations.
Ces déclarations (Jean-Paul Mira et Camille Locht à Paris et Muyembe à Kinshasa) ont-elles été coordonnées ? Non. Répondent-elles à une logique visant à préparer les esprits à des essais cliniques en Afrique ? Je ne le pense pas.
Mais il y a un problème de timing dans la déclaration du médecin congolais.
C’est donc à lui que revient la tâche de la pédagogie. Aidé en cela par des personnes qui maîtrisent les subtilités de la communication : le choix des mots, le choix du timing.
Le professeur Muyembe doit expliquer, clarifier sa pensée, rassurer tout le monde.
Cette question nous concerne tous. Il s’agit de la santé. La nôtre et celle de nos compatriotes. Il est donc normal que chacun demande et obtienne des explications avant toute décision.
Des expériences passées le montrent. Convaincre l’opinion est nécessaire pour gagner la bataille contre ce genre de maladie qui demande une adhésion collective.
Mais pour cela, il faut laisser les communicants communiquer. Et les chercheurs… nous trouver les solutions à cette pandémie du Coronavirus.
Chacun son métier et les vaches seront bien gardées.
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