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Ce passé qui ne passe pas

Ce passé qui ne passe pas

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-Qui sont les parents de Mademoiselle Kapinga ?

Le médecin qui s’avance devant le groupe de personnes agglutinées autour de la réception des urgences a l’air impassible. Rien dans sa voix ne laisse deviner la terrible nouvelle qu’il s’apprête à annoncer.

Papa Mulamba s’avance vers lui et lance timidement :

-Je suis son papa.

Son épouse lui emboite le pas.

D’un pas hésitant, Makasu fait le même mouvement.

Seule Tshibo est restée à côté de la réceptionniste.

-Nous avons fait tout ce que nous avons pu. Mais elle avait perdu trop de sang au moment de l’accouchement. Votre fille est morte.

Après ces mots, les cris de la mère et de Tshibo n’ont pas permis à Makasu d’entendre le reste des propos du médecin. Il disait pourtant que le petit garçon qui venait de naître était bien portant. Et qu’il allait recevoir le père dans l’après-midi pour discuter de la sortie de l’hôpital.

Alors qu’il s’éloignait du groupe dont les cris et les pleurs gagnaient en intensité, le père de Washington tombe sur une dame qu’il reconnaît aussitôt mais qu’il ne s’attendait pas à voir. Pas à cet endroit-là.

-Bonjour Théodore.

-Qu’est-ce que tu fais là ?

La dame n’avait pas répondu à la question qu’un jeune homme dont la taille tutoyait les deux mètres apparaît à ses côtés et lance au monsieur :

-Bonjour papa.

Steve Jobs dévisage Théodore Mulamba qu’il rencontrait pour la première fois. Il avait vu ses photos. Et ne manquait pas ses interventions au Sénat. Mais jamais, il n’avait encore croisé physiquement ce papa qui les avait abandonnés, son frère et lui, laissant leur mère seule élever des enfants dans la précarité et le dénuement.

La mère de Washington qui observait la scène au loin comprit qu’il était en train de se passer quelque chose d’inédit et de profondément bouleversant pour sa famille.

Elle s’approche de son époux et lui chuchote :

-Jeff, il y a un problème ?

 Pas de réponse.

Elle se tourne alors vers la dame qui fait face à son époux.

-Bonjour, madame. Moi, c’est…

-Je sais qui tu es, Elisabeth. Moi, c’est Florence Kabedi. Je suis la mère des deux garçons que ton époux n’a jamais reconnus.

Florence. Flora.

Contrairement à ce que pense la mère de Steve Jobs, la mère de Washington n’ignore pas tout d’elle.

Alors qu’elle venait d’apprendre qu’elle était enceinte de sa première fille, Elisabeth Mulamba avait noté des absences de plus en plus répétées de son époux.

Où allait-il ? Que faisait-il ? Avait-il une nouvelle aventure ?

Des questions qui allaient bientôt avoir une réponse. Ou plutôt un prénom.

Un matin, alors que son époux s’apprêtait à se rendre au travail, il lui avait confié une enveloppe.

-Kadima va passer tout à l’heure. Remets-lui cette enveloppe.

Kadima est le frère cadet de papa Mulamba qui paie sa scolarité à l’Université de Kinshasa. Mais l’enveloppe est trop épaisse pour contenir seulement quelques billets de banque.

Ne pouvant se retenir, Elisabeth ouvre l’enveloppe après le départ de son époux et découvre en plus de cinq billets de cent dollars américains, une lettre. Elle est courte et commence ainsi :

«Chère Flora,

Quand j’utilise ce petit nom, je ne peux m’empêcher de sourire. C’est Daniel et Alex qui l’ont trouvé. C’était il y a exactement cinq ans. Je te draguais. Et tu te refusais à moi. Ils t’avaient surnommé Flora, une femme difficile, en référence au morceau du TP OK Jazz…».

Elisabeth n’avait pas terminé la lecture de la correspondance que son époux, revenu entre-temps reprendre un dossier cartonné qu’il avait oublié, lui arrachait l’enveloppe.

Elle n’a jamais lu la suite de cette lettre. Et n’a plus jamais entendu parler de cette «Flora».

Si elle avait lu la fin de la lettre, elle aurait découvert qu’elle s’adressait à une certaine Florence Kabedi.

«Ma chère Florence, mon amour Kabedi,

Aujourd’hui, tu m’as donné le plus beau de cadeau. Un garçon. Tu n’es pas près d’imaginer tout le bonheur que j’éprouve depuis que tu me l’as annoncé.

Même si j’ai mis quatre ans pour te convaincre d’ouvrir ton cœur à mon amour, je n’en garde que de bons souvenirs. Tes caprices avaient décuplé mon amour pour toi. Tes refus m’encourageaient. Quand tu me posais un lapin, mon imagination se laissait aller aux plus sensuelles rêveries. Je rêvais de tes baisers. De la douceur de ta peau. Et de la puissance de nos étreintes.

Et ce jour est finalement arrivé. Tu t’es donnée à moi. Totalement.

Dans quelques mois, notre premier garçon va naître. Kadima t’apporte un peu d’argent pour les premières dépenses liées à l’accouchement. Je m’occuperai de tout. Ne doute pas.

Je vais en mission à Mbandaka dans deux jours. A mon retour, je viendrai directement te voir avant d’aller à la maison.

Tu as toute mon affection et tout mon amour.

Ton Théo.

Bises.»

Cette lettre n’a jamais eu de suite. Florence n’avait plus revu Théodore Mulamba jusqu’au troisième anniversaire de son fils. Le couple s’était reformé non sans difficultés. Pendant un mois que Florence considérait comme le plus beau de toute sa vie. Mais Théodore s’était une nouvelle fois envolé juste après, la laissant enceinte de son deuxième garçon. Cette fois, pour toujours.

Quand Florence et Théodore se croisent près de la réception des urgences où Washington avait été admise, ils ne s’étaient plus revus depuis 22 ans.

Le jeune homme de près de deux mètres qui est à ses côtés est son premier garçon. Il a maintenant vingt-cinq ans. Sans que leur père ne sache rien, il avait fait la connaissance de sa demi-sœur Washington. Les deux jeunes gens s’étaient beaucoup rapprochés.

Alors que Théodore Mulamba tombe des nues et apprend que ses enfants- issus de deux mères- se connaissent, son épouse tente de reconstituer ce puzzle dont le seul élément dont il avait à sa disposition était le bout de lettre adressé à «Flora».

Au lieu de pleurer la jeune femme décédée après l’accouchement de son premier garçon, c’est un passé qui ne passe pas dont on fait le deuil dans cet hôpital de Kinshasa.

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