Ami ou client ?
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Dans la vie, il arrive souvent que la réalité dépasse la fiction. J’ai beau avoir lu Maryse Condé, la vie trouve toujours le moyen de me surprendre.
Il m’arrive souvent de passer mes débuts de soirée, seule, un verre à la main, dans des bistrots de Kinshasa. Et même si j’en connais pas mal, je ne me rends que dans trois ou quatre adresses où j’ai mes habitudes. Non pas que le personnel me soit devenu familier mais ce sont d’excellents postes d’observation.
La terrasse de l’Hôtel León fait partie de mes préférés. Je ne m’installe jamais autour de la piscine où des jeunes filles qui sortent à peine de l’adolescence rivalisent d’imagination pour attirer le regard de ces messieurs libidineux à la recherche éternelle des proies toujours plus jeunes.
Pourvu qu’on ait la patience de l’observateur, ce bistrot comme d’autres sont des lieux qui disent Kinshasa. Une ville pleine de contradictions où le dénuement extrême côtoie l’opulence la plus insolente. Une ville où on se sent libre de jouer, de draguer, de faire la fête, de faire la folle. Mais où tout le monde juge tout le monde.
Pourquoi une femme ne sortirait pas de chez elle ou n’irait pas, après ses heures de travail, s’asseoir sur la terrasse d’un café ou d’un bistrot pour prendre une bière, seule ?
Il y a toujours ces questions des serveurs : «Madame, vous attendez quelqu’un ?» ou «Je passe prendre la commande quand vous serez accompagnée ?», etc.
Des bêtises. Je n’ai pas besoin d’être accompagnée pour prendre une bière ou même pour me saouler.
Au XXIe siècle, alors que les hommes et les femmes ont exactement les qualifications, il y en a encore qui pensent qu’une fille a besoin d’un garçon pour lui payer une bière ou un plat. Sérieusement ?
Kinshasa a beau être une ville cosmopolite, elle reste une ville africaine avec tous les a priori sur les femmes.
C’est aussi pour me venger de tout cela que j’ai décidé moi aussi de passer à l’attaque.
Désormais, c’est moi qui drague. Je n’attends plus qu’on me drague.
L’autre soir, il y avait un match de Ligue des champions européenne entre le Barça et le Bayern. Le gros écran placé sur la terrasse de l’Hôtel León attirait tous les regards alors que moi je n’avais d’yeux que pour un monsieur assis à deux tables de la mienne. Epaules larges floquées d’une vareuse aux couleurs Blaugrana, les bras croisés sur son torse de catcheur, il prenait du coca.
Il avait quelque chose de différent. Pendant que tout était agitation autour de lui, il était calme. Ses seules réactions étaient un timide sourire accompagné d’un haussement d’épaules à chaque fois que le Barca manquait une occasion de but.
J’ai beau m’occuper de la libido des hommes au quotidien, je n’en reste pas moins une fille timide. Aborder un homme demande un effort que vous ne pouvez pas imaginer même si je vous le raconte dans les détails.
-Vous attendez quelqu’un ? Je peux ?
-Heuu ! Oui. Oui…
Je m’étais déjà assise à côté de lui quand le monsieur continuait encore à balbutier ses oui.
-De là où j’étais, je ne voyais pas clairement l’écran. Je me devais de m’avancer un peu. J’espère que je ne vous gêne pas.
-Non. Du tout.
Je ne sais rien du football en dehors de ce que me racontent les clients de mon taxi, les soirs ou les lendemains des matches.
-Vous êtes fan du Barça ?
-Non. Bayern.
Je ne sais vraiment pas d’où m’est venue cette réponse. Les seuls joueurs du Bayern que je connais sont Beckenbauer et Karl-Heinz Rummenigge. Mon papa citait leurs noms tout le temps que j’étais enfant. Non pas parce qu’ils brillaient en ce moment-là. Non. Je suis trop jeune. Je ne les ai pas vu jouer. Mais pour mon père, le football, c’étaient ces noms-là. Il y en avait un troisième : Johan Cruyff. Mais il n’est pas passé par le Bayern. Au Barça, il est considéré comme un Dieu.
-Donc, vous êtes venue à ma table pour vous moquer de moi.
-Ce n’était pas l’objectif. Mais je ne m’en empêcherais pas à la fin du match.
On jouait la soixantième minute de jeu. Les Bavarois menaient sur le score de deux buts à zéro.
-Après, ne faites pas non plus cette tête-là. Il y a un match retour.
-Comment vous appelez-vous ?
-Yemi.
-Et vous ?
-Sergent.
-Vous êtes militaire ?
C’est en ce moment-là que ma soirée a basculé. Mon interlocuteur a éclaté de rire. De ces éclats de rire qui révèlent la beauté d’un homme. Sergent est très beau. Une dentition parfaite. De petits yeux. Ses lunettes lui donnent un air à la fois sympathique et ténébreux.
-Sergent, c’est mon prénom. Pas mon grade. Vous êtes d’un humour insoupçonnable, Yemi.
Nous n’avons plus suivi le match. Prétextant le bruit, il a demandé que nous nous rendions dans un bistrot plus calme.
-J’ai mieux que cela.
-Qu’est-ce que c’est ?
-Mon taxi.
La minute d’après, nous étions installés confortablement à l’arrière aménagé de ma Toyota Proace où mes «clients» se déchargent de leurs journées trop chargées ou des frustrations de leur vie d’époux insatisfaits.
Il m’a raconté sa vie. Je lui ai raconté la mienne. En tout cas, la partie que je consens à relater à d’autres.
Quand je me suis réveillée, il était 4 heures du matin. Il ronflait. Ma tête sur son épaule me faisait terriblement mal. Nous étions nus tous les deux.
A côté de nous, une bouteille de Coca et trois bouteilles de Nkoyi. J’ai compris pourquoi j’avais autant mal à la tête. Je me suis dégagée de son étreinte sans le réveiller.
Je venais de passer une nuit dans mon véhicule, dans les bras d’un homme que je venais de connaître. Je ne savais pas encore si j’allais le regretter ou pas.
-Tu te lèves tôt tous les jours ?
-Oui. Comme tous les conducteurs de taxi.
Il avait juste enfilé sa vareuse du Barça et son boxer blanc quand Sergent m’a rejoint sur le siège avant. J’étais gênée. Pas par ce qu’il venait de se passer. Mais jusqu’à présent, je n’avais encore jamais eu à supporter la présence d’un homme dans un lit à mon réveil. Je quitte toujours le lieu avant qu’il ne se réveille.
-Tu regrettes ?
-Je ne sais pas trop.
-Moi, en tout cas, je ne regrette rien. Je t’inviterai bien prendre un café avec moi à midi. Mais je sens que tu vas refuser. Je vais donc écrire mon numéro de téléphone sur ce bloc-notes qui semble contenir des informations de la plus haute importance pour toi. Puis déposer un billet de banque à l’intérieur.
-Tu n’as pas à payer. Tu n’es pas un client. Casse-toi !
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