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« La vie, quelle chose étrange ! »

"Ville cruelle"

« La vie, quelle chose étrange ! »

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Banda est un bon à rien. En tout cas, il en est convaincu. Et le tout le monde autour de lui le lui répète. Tout le monde, en dehors de sa mère qui lui a consacré toute sa vie depuis la mort de son époux. Pas suffisant pour rendre optimiste un jeune homme détesté de tous les «vieux» de Bamila, son village natal.

Alors que sa mère est clouée au lit par une maladie que personne ne semble en mesure de guérir, Banda veut lui redonner le sourire, une dernière fois, avant la fin. Il veut se marier. Les deux cents kilos de cacao qu’il veut vendre aux commissaires «blancs» qui rachètent toute la production locale doivent financer la dot.

Mais dans cette Afrique coloniale, le colon a droit de vie et de mort sur le Noir : il fixe le prix et décide si le cacao vendu est de bonne qualité ou pas. Et quand l’un des commissaires juge la marchandise de mauvaise qualité, il décide de le mettre au feu. Ou plutôt fait semblant de le mettre au feu.

Banda, convaincu de l’excellente qualité de son cacao, n’en croit pas ses oreilles quand le verdict tombe : au feu !

Il veut défendre son produit. Il est battu et jeté au cachot.

Finalement, les «vieux» de Bamila n’ont-ils pas raison ? N’est-il pas simplement un bon à rien ?

C’est cette histoire que raconte «Ville cruelle» d’Eza Boto, l’un des pseudonymes de l’écrivain camerounais Alexandre Biyidi.

La formule qui résume le mieux le récit, il faut la trouver dans la bouche de la mère de Banda : «La vie, quelle chose étrange !».

Car, alors qu’il tente de noyer son chagrin dans l’alcool, Banda trouve son salut. Il fait la connaissance d’Odilia dont le frère est recherché par la police qui l’accuse d’être à la tête d’un groupe de jeunes qui ont tabassé à mort un propriétaire de garage et lui ont ravi une importante somme d’argent.  

Banda, généreux, décide d’aider le frère et la sœur à se soustraire de la vigilance des policiers déployés en grand nombre dans la région, à la recherche des assassins. Mais il faut croire que la malchance colle à la peau de Banda. En essayant de traverser une rivière en pleine nuit, le frère d’Odilia trébuche et va heurter une pierre. Koumé meurt sur place.

Banda réussit à faire garder Odilia chez sa mère. En pleine nuit, il repêche le corps de son frère et réussit à le mettre en évidence à proximité d’un pont pour être repéré au lever du jour. En fouillant les poches du mort, il découvre une importante somme d’argent : 15 000 francs, bien plus que ce que lui aurait rapporté la vente des deux cents kilos de cacao.

N’est-ce pas là un signe du destin ?

Sans l’avoir cherché, il a de quoi financer son mariage et faire le bonheur de sa mère.

Mais non, il décide de rendre l’argent à Odilia. Le prendre, ce serait du vol.

Ce qui n’est pas du vol, ce sont les 10 000 francs que Démétropoulos lui remet pour avoir retrouvé – alors qu’il rentrait à Bamila après avoir repêché le corps de Koumé – une valise contenant des objets de grande valeur que le Grec et son épouse avaient perdu la veille.

«La vie, quelle chose étrange !». N’est-ce pas ?

Finalement, Banda n’était pas maudit.

Mais comme le lui répétait Tonga, l’un des vieux du village qui ne l’appréciait guère :

«Vois-tu, fils, chaque fois qu’il t’arrive un malheur, cherches-en la cause en toi-même, d’abord en toi-même. Nous portons en nous-mêmes la cause de tous nos malheurs.»

Souvent étourdi «par la lumière du jour et l’immensité du firmament», Banda s’est trouvé, en se perdant. Les deux cents kilos de cacao jetés au feu l’ont contraint à s’ouvrir aux autres et à la générosité. Le brut de décoffrage, toujours prêt à la bagarre, a éprouvé de la compassion pour Odilia et son frère et a accepté de les aider, sans rien attendre en retour. Il y a trouvé son salut.

Le roman d’Eza Boto est un récit en tension où les personnages se dévoilent peu à peu dans leur complexité. La mère de Banda, affaiblie par la maladie, se révèle d’une grande perspicacité quand elle discute avec Odilia et conduit la jeune femme à se rendre à l’évidence : elle aime Banda. Les deux vont se marier.

Les romans d’Alexandre Biyidi sont repris dans le programme scolaire au Congo. C’est au collège Bonsomi que j’ai entendu parler de Mongo Beti et d’Eza Boto.

Mais l’une des faiblesses de l’école au Congo est qu’elle ne facilite pas le contact avec les œuvres. Les élèves découvrent des extraits des textes de certains auteurs africains dans leurs manuels scolaires. Mais rien n’est fait pour les y conduire et les pousser à les lire intégralement.

Peu d’élèves congolais ont lu Ferdinand Oyono alors qu’on leur a parlé de «Une vie de boy». C’est longtemps après la fin de mes études que je me suis mis à lire les grands classiques de la littérature africaine. Je n’en suis pas fier.

Si c’est également votre cas, rattrapez-vous ! Lisez «Ville cruelle». Vous m’en direz des nouvelles

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