Washington

«J’attends un bébé. Il est de toi.»

Pas encore remis de l’épisode Tshibo, Makasu apprend qu’il sera bientôt père. Son ex ne lui laisse pas le temps de digérer et lui assène :

«Je n’attends rien de toi. Je te sais aussi coureur qu’irresponsable. Si j’ai fait tout ce trajet pour venir jusqu’ici, c’est juste pour t’informer. Et pour que le jour où tu auras dans l’une de tes classes un élève qui te ressemble trait pour trait que tu ne sois pas surpris.»

La jeune femme parle calmement. Sans hausser le ton. Sans manifester le moindre signe de colère. Une fois le monologue fini, elle sort du domicile de Makasu. Avant d’arriver à la petite porte qui donne sur le tunnel, elle est rattrapée par son ex-compagnon.

-Avant d’ouvrir la bouche et de dire des bêtises, réfléchis bien.

-Mais, Washington…

-Je ne suis plus Washington.

Dans le téléphone portable de Makasu, le répertoire est rempli de contacts avec des noms comme «Gros bébé», «Bambino», «Fouta Djalon», «Miss des miss», «Miss Tutsi», «Zokere»,…

Ce sont les numéros de téléphone de ses copines et ex-copines. A chacune, il colle un surnom lié à un titre de Koffi Olomide.

Ainsi, Kapinga est devenue Washington en juillet 2019 quand sa relation avec Makasu a commencé.

Les deux se connaissent depuis l’université. Ils ont été à l’Université pédagogique nationale de Kinshasa. La jeune femme a suivi la filière «Histoire» ; le jeune homme, le «Français».

A l’université, ils n’étaient pas amis. Mais ils avaient des amis en commun. Il leur arrivait de se retrouver en boîte de nuit ou dans des bistrots, chacun avec son groupe d’amis.

Quand ils quittent l’université en 2013, ils se perdent de vue.

Makasu devient enseignant de français au Lycée Mokanda de Ndjili. Kapi- comme l’appellent ses proches- devient l’assistante de son père, sénateur influent mais avec qui elle n’entretient pas de bonnes relations. Elle quitte d’ailleurs son père au bout de deux années au cours desquelles, dira-t-elle à Makasu, elle a eu plus à gérer les copines de son père qu’à prendre des notes ou à gérer l’agenda du sénateur.

En 2015, elle entre, elle aussi, dans l’enseignement. Elle trouve un poste d’enseignante d’histoire au Collège Molakisi, l’un des établissements scolaires le plus côté de Kinshasa. Ce qui exaspère au plus haut point son père.

«Ma fille ne peut pas passer sa vie à avaler la poussière de la craie», éructe-t-il régulièrement devant son épouse.

Mais Kapi n’en a rien à faire. La jeune femme chérit sa liberté. Un peu trop, au goût de Makasu.

Les deux jeunes gens se retrouvent en juillet 2019 à Monastir en Tunisie lors d’un colloque organisé par l’Organisation internationale de la Francophonie, réunissant des jeunes enseignants des pays francophones.

-N’est-ce pas là ma vieille copine de l’UPN ?

-N’est-ce pas là le plus grand dragueur de ma promotion ?

Makasu et Kapi se rejettent dans les bras l’un de l’autre.

-Qu’est-ce que tu fais là ? T’es plus au Sénat ?

-J’ai laissé tomber mon père.

-Pourquoi ? Ça payait bien, non ?

-Tu sais l’argent n’est pas le seul moteur de la vie. C’est très important certes. Mais l’environnement professionnel, les découvertes, les rencontres, c’est encore plus important.

-Donc, tu as rejoint la clique des bouffeurs de craie.

-Figure-toi que mon père utilise cette expression pour parler de mon travail.

-Et tu bosses où ?

-Je suis au Collège Molakisi.

-Waouh, la classe !

-Oh ! Vous faites un peu trop. C’est une école comme une autre.

-Ha non, ma chère ! C’est l’école la plus réputée de la ville. J’adorerais bosser là-bas.

-C’est vrai que les conditions de travail sont parfaites. On va souvent en formation. Là je reviens d’ailleurs du Sénégal. L’Association internationale des enseignants d’histoire avait organisé une visite pédagogique sur l’île de Gorée.

Makusu et Kapi ne se sont pas rendu compte que le restaurant où ils partageaient leur déjeuner s’était peu à peu vidé. La plupart des clients étaient, comme eux, des participants au colloque. Ils sont rentrés à l’hôtel où se tient la rencontre pour participer aux travaux de l’après-midi.

-Merde ! Il est déjà 15 heures.

-Je n’ai pas vu l’heure passer. On fait quoi ?

-On ne va pas débarquer là-bas avec une heure de retard. Viens, je vais te montrer un endroit.

Les deux anciens camarades de promotion décident de sécher les travaux de l’après-midi. La jeune femme avait découvert la veille au soir un petit club discret où on jouait la musique sur demande de clients.

-Tu vas voir. Tu vas adorer.

L’endroit est en effet adorable. Décoration africaine avec des masques et sculptures sur les murs. Des sièges en bois ou en bambou recouverts d’un tissu en raphia.

Situé au bord de la mer, le club est planqué entre deux hôtels de luxe. Il faut emprunter une allée encombrée de palmiers courts pour y accéder. Au sol, pas de pavement. Du sable de la plage.

-Waouh ! C’est un bel endroit. Je vois que tu n’as rien perdu de tes années de la fac.

-J’ai un peu vieilli quand même.

-Ça ne se voit pas.

Les deux Congolais sont interrompus par un grand jeune homme sombre habillé en culotte blanche et T-shirt bleu sur lequel on peut lire «Le palmier africain».

-Bonjour. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

-On peut avoir des bières ? Et de la musique congolaise ?

-Ha ! Vous êtes Congolais ? On a beaucoup de chansons de Koffi Olomide…

Il ne s’est pas passé beaucoup de temps avant que Kapi se débarrasse de ses hauts talons et de sa petite veste pour aller se trémousser sur la piste au son de «Loi», «Ultimatum», «V12», «Attentat»,…

«Fais pas le timide. Viens danser», lance-t-elle à Makasu qui se contente de prendre sa bière en esquissant quelques mouvements de bras depuis son siège.

«Je ne sais pas danser. J’attends la Rumba», répond le jeune homme.

Il ne sera exaucé qu’en fin de journée quand les derniers rayons de soleil vont commencer à quitter le club, laissant la place à une obscurité qui ne sera dérangée que par des lumières rouge et bleu intermittentes émanant de la piste de danse.

Quand Makasu entend sortir des baffles : «Cendrillon, ne t’en vas pas sans me laisser ta chaussure…», il se lève et rejoint son amie sur la piste.

«Liboso okende eeh, otika nga
Liboso okende eeh, otika nga eeh
Lakisa nga mboka oyo, ebomba sekele ya liwa
Lukela nga libongo oyo, motema na nga e kosema
Po assurance ya vie na nga
Ezwa ata merite ya bolingo na pesaki yo Washington Bunci…»

Sa bouche collée à l’oreille de son ancienne camarade de promotion, Makasu fredonne la chanson qu’il connaît par cœur.

-Cette chanson te rappelle des souvenirs, j’ai l’impression…

-Non. Elle m’incite à en créer…

-Avec qui ?

-Avec Washington…

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

3 commentaires sur « Washington »

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