J’ai lu «L’urgence africaine» de Kako Nubukpo avec un grand plaisir

Je vous avais promis de vous parler de ma dernière lecture, «L’urgence africaine» de Kako Nubukpo. Tout de suite, je vais vous dire que j’ai beaucoup aimé lire ce bouquin.

C’est récemment seulement que j’ai fait la connaissance de M. Nubukpo. Économiste togolais, ancien ministre de la Prospective et de l’Evaluation des politiques publiques dans son pays, doyen de la faculté d’économie de l’Université de Lomé, Kako Nubukpo est un brillant intellectuel africain.

C’est le genre d’intellectuel pour lequel j’éprouve autant d’admiration que de respect. Il pense le monde, l’interroge, remet en question les dogmes et les fausses évidences, et cherche dans la science les solutions aux problèmes qui se posent dans sa société.

C’est sur «France Culture» que je l’entends pour la première fois.

Le 26 décembre 2019, Kako Nubukpo est «L’invité des matins» avec Christophe Boisbouvier, de RFI.

L’économiste parle du Franc CFA. Un sujet qui lui tient très à cœur. En octobre 2022, Voici ce que «Le Point» disait du Togolais :

«Il faut souligner que plusieurs des réflexions de l’intellectuel, que ce soit sur le franc CFA ou sur le rôle des institutions financières internationales qui provoquaient des débats passionnés et quelques controverses, connaissent une résonance particulière en Afrique, avec la tenue d’événements, de tournées et de débats.»

Du Franc CFA et du rôle des institutions financières internationales dans les politiques publiques africaines, Kako Nubukpo en parle beaucoup dans «L’urgence africaine».

Penser l’Afrique

L’idée maîtresse de ce livre est que les Africains doivent penser eux-mêmes leur continent pour trouver les meilleures solutions à leurs problèmes.

«Chaque société, chaque économie a son histoire, ses spécificités, ses atouts et ses contraintes. Il faudrait donc des solutions au cas par cas et non des solutions génériques pensées depuis l’étranger comme ce fut le cas avec les Programmes d’ajustement structurel avec le succès que l’on sait», écrit Kako Nubukpo.

Un appel à l’élite africaine pour une réflexion endogène afin de trouver les solutions adéquates aux problèmes qui se posent aux pays africains.

Force est de constater que malgré les échecs des politiques publiques imposées depuis l’étranger, les dirigeants africains continuent de vouer un certain culte aux solutions venues d’ailleurs (qui ne sont pas toutes mauvaises- je tiens à le préciser).

Pourquoi ? Kako Nubukpo a sa petite idée :

«C’est parce que l’Afrique subsaharienne ne produit pas encore elle-même ses dirigeants. Il y a une extraversion qui fait que l’Afrique montre au reste du monde les dirigeants que le reste du monde veut voir. Des dirigeants qui ont un discours de la doxa internationale ; des dirigeants qui peuvent être présents dans toutes les grandes conférences.»

Chacun a déjà remarqué le plaisir non dissimulé que les dirigeants africains éprouvent quand ils sont invités dans les grandes rencontres internationales à Paris, Washington ou Londres.

Ça, c’est pour le constat. Mais M. Nubukpo n’est pas le genre d’intellectuels qui ont pour spécialité de dresser des constats accablants. Il propose aussi des solutions.

Pour bien penser l’Afrique, il faut que l’école joue pleinement son rôle.

«L’enjeu de l’éducation est crucial, écrit l’économiste, pour le continent africain et son traitement doit répondre à une méthodologie rigoureuse en fonction de l’analyse des besoins des populations nécessitant de réinjecter de la prospective pour être au rendez-vous des attentes de la jeunesse d’aujourd’hui comme celle de demain.»

Faire confiance en la science

Former des personnes aptes à répondre, grâce à la science, aux défis auxquels fait face l’Afrique n’est pas suffisant. Il faut en plus les laisser travailler et utiliser toutes les ressources que la science propose afin de définir les politiques publiques les plus efficaces.

Sur cette question aussi, Kako Nubukpo nous interpelle, pointant le grand décalage entre la production intellectuelle et la vie quotidienne des Africains.

Combler le milieu absent entre la production intellectuelle et les applications concrètes est une nécessité.

«Il y a une faiblesse structurelle des liens entre la production intellectuelle dans les universités, les centres de recherche africains et les éléments quotidiens de vie des populations, observe-t-il. On constate en Afrique que l’essentiel des politiques d’innovation et de recherche reste structuré par les orientations données par les bailleurs internationaux.»

L’un des exemples qui illustre le mieux le refus des dirigeants africains de construire leurs politiques publiques en se référant à la science et aux scientifiques, c’est l’absence des données statistiques fiables en Afrique subsaharienne. Une vraie tare notamment pour des pays comme le Congo où le dernier recensement de la population date d’il y a près de 40 ans.

«Sans données statistiques fiables, il est quasi impossible de mettre en place des politiques publiques idoines», écrit Kako Nubukpo, regrettant «l’absence de volonté de savoir» dans le chef de dirigeants sur le continent.

L’économiste cite Thomas et Ronald Wonnacott pour qui les statistiques permettent de passer de la «certitude ignorante à l’incertitude réfléchie».

Malheureusement, note M. Nubukpo, «en Afrique, on préfère souvent rester dans la certitude ignorante plutôt que de faire l’effort d’aller vers une incertitude réfléchie».

Travailler en bon ordre

Alors maintenant, que faire ?

Dans un premier temps, reconquérir les instruments de la souveraineté agricole, politique, économique et intellectuelle.

«Il est important que les Etats africains francophones de demain soient pleinement dépositaires de leurs politiques monétaires, économiques, et donc puissent choisir pleinement et en conscience la destinée de leur pays dans un souci de développement inclusif», conseille Kako Nubukpo.

Ensuite, «choisir la création des richesses plutôt que la perpétuation de la rente». A bien des égards, de nombreux pays ont conservé le schéma laissé par les colonisateurs : l’Afrique est une terre de prédation où une économie de rente fait la richesse de la caste dirigeante.

«Au moment des indépendances, rappelle l’économiste, s’il y eut des changements de cadre, il n’y eut pas de rupture de pratiques.»

Au sujet de la République démocratique du Congo, «pays qualifié de scandale géologique tant il regorge de matières premières dont certaines sont particulièrement prisées», l’ancien ministre écrit :

«Le décalage est saisissant entre l’extrême dénuement de la population et le dynamisme de l’exploitation des richesses naturelles du pays par des compagnies multinationales dont les bénéfices sont souvent minorés afin d’échapper à l’impôt.»

Enfin, mettre de l’ordre dans ce que nous faisons.

Il est regrettable de constater que les Etats (les entreprises commencent à prendre la même direction) sont aujourd’hui dirigés comme des groupes WhatsApp. Le seul temps qui se conjugue dans les lieux de pouvoir est le présent.

Ne nous méprenons pas : le développement est un processus de long terme.

«La plupart des pays africains sont dans ce qu’il est convenu de nommer la ‘’dictature de l’urgence’’, illustrée par la prééminence du court terme au détriment d’une vision concertée du moyen-long terme», regrette Kako Nubukpo.

Comme je l’ai moi-même écrit dans «L’urgence et l’essentiel», «tout ce qui est destiné à durer croît lentement».

L’Afrique doit penser les types d’emploi auxquels ses enfants qui sortiront de l’école en 2050 vont pouvoir postuler. Le mode de transport, le type de villes, la gestion de déchets, l’environnement, les télécommunications, les infrastructures. Autant de sujets qui nécessitent une réflexion sérieuse immédiatement afin de pouvoir aujourd’hui planter les graines dont les fruits ne seront cueillis qu’au milieu du siècle.

Lire «L’urgence africaine» m’a particulièrement enchanté. J’espère que ce sera aussi votre cas. En tout cas, je vous le conseille. Je vous recommande également le dernier livre de Kako Nubukpo, «Une solution pour l’Afrique : du néoprotectionnisme aux biens communs» paru il y a quelques semaines chez Odile Jacob.

Bonne lecture !

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

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