Les yeux dans les yeux

Ce matin, un collègue a lancé au bureau : «Quand quelqu’un n’est pas connecté, il n’existe pas ?». Il exprimait son dépit devant une collègue qui l’informait de sa maladie pendant le week-end.

-Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ?

-Si. Je t’ai laissé plusieurs messages sur WhatsApp.

-Pendant tout le week-end, je n’étais pas connecté.

-Comment ça ?

C’est en répondant à cette question que le collègue a sorti son punchline.

En y réfléchissant deux secondes, chacun d’entre nous peut facilement se reconnaître dans cette situation.

Demander des nouvelles des proches, collègues et amis est devenu plus un acte automatique que réfléchi. L’anthropologue français David Le Breton l’exprime de fort belle manière dans une tribune publiée la semaine dernière sur le site Internet du journal «Le Monde».

Le constat du scientifique est sans appel : «La conversation est en voie de disparition, vestige archaïque d’un temps révolu».

Les yeux dans les yeux

Il est évident que les nouveaux moyens de communication ont facilité les échanges à distance. Le nier serait faire preuve de mauvaise foi. Mais, ont-ils pour autant rapproché les humains ? Ici, la réponse est moins évidente.

Si pour une raison ou une autre, nous estimons plus aisé d’envoyer un message WhatsApp à un ami plutôt que d’aller le voir (quand c’est physiquement possible) pour avoir de ses nouvelles, nous devons acter le caractère désormais fantomatique de la relation.

C’est malheureusement le cas de la plupart de nos relations.

Alors quoi, serait-ce une mauvaise chose d’envoyer des SMS pour demander des nouvelles de ses proches ? Non. Formuler comme cela, ce n’est pas une mauvaise chose. Mais si comme le décrit si bien David Le Breton, ces messages WhatsApp et SMS sont envoyés comme des «miettes de quelques mots de temps en temps comme pour rappeler aux autres qu’ils existent quand même», oui, il y a là un problème.

Les discussions en face-à-face ne sont pas une option de socialisation parmi tant d’autres. Autour d’une bière, d’un café, d’un thé, ou autour de rien du tout, la conversation établit un lien unique qu’aucun moyen de communication ne saurait remplacer pleinement.

Comme le note M. Le Breton, «les conversations sollicitent un face-à-face ou plutôt un visage-à-visage, une écoute, une attention à l’autre, à ses expressions».

Plonger ses yeux dans ceux de son interlocuteur, pour tenter de comprendre la tristesse du récit qu’il te relate, n’a rien de pareil.

Ainsi que le fait observer la psychothérapeute Valérie Grumelin à «Madame Figaro», à travers les yeux, on observe «les émotions et les sentiments. C’est comme si on se mettait nu face à l’autre».

Si proche…

Malgré tous leurs bienfaits, les nouveaux moyens de communication ne pourront pas transmettre émotions et sentiments comme le ferait la bonne vieille conversation en tête-à-tête.

Et je ne suis pas le seul qui le dit. Les auditeurs de RFI connaissent bien la Docteure Catherine Solano qui intervient dans l’émission «Priorité santé».

Voici ce qu’elle disait en juin 2017 au cours d’une émission consacrée au «regard dans la sexualité» :

«Les yeux, le regard joue tout d’abord un rôle très important dans la séduction. Il semble que pour entamer une conversation, nous ayons besoin d’une raison. Le fait que l’autre nous regarde vous signale qu’il ou elle souhaite entrer en contact. C’est une invitation à entamer une interaction. Des études ont montré que quand on regarde quelqu’un, on multiplie par 5 les chances d’avoir une conversation de plus de 3 minutes avec cette personne.»

J’ai donc tout le mal du monde à comprendre ceux et celles qui restent prolongés sur leurs écrans pendant des discussions entre amis.

Mais c’est le mal du moment. On peut être à deux mètres d’une personne et ne pas se rendre compte de sa présence et communiquer avec ceux qui sont à des milliers de kilomètres.

«Avant l’arrivée des techniques modernes de communication, et notamment le téléphone cellulaire ou Internet, analyse David Le Breton, les gens se parlaient à la table familiale, au travail lors des pauses, au restaurant, dans les cafés, les transports en commun, sur le chemin du travail ou du domicile. Souvent, aujourd’hui, le téléphone en main, chacun, autour de la table ou en marchant avec les autres, consulte ses mails ou envoie un SMS…»

Conséquence :

«Nous sommes de moins en moins ensemble et de plus en plus les uns à côté des autres, dans l’indifférence ou la rivalité. Plus l’on communique et moins l’on se rencontre, plus l’autre vivant devant soi devient superflu.»

Les nouveaux moyens de communication ont pourtant été créés pour nous rapprocher.

…pourtant si loin

Le problème, à mon sens, ce n’est pas ces outils de communication. Un outil reste un objet d’utilisation. Il ne fait que ce que lui ordonne de faire son utilisateur. Certes, personne ne peut nier l’influence de la technologie sur les mentalités. Mais même alors, c’est aux êtres humains de décider de la meilleure utilisation des technologies qu’ils créent.

La plupart des personnes que nous appelons «amis» aujourd’hui ne sont plus que des gens à qui on envoie des messages par habitude, par réflexe ou par nécessité. Rares sont les moments que nous leur consacrons pour les écouter. Pas forcément parce qu’ils ont des problèmes. Mais parce qu’amitié signifie avant tout partage. Et c’est à travers la conversation que l’on partage ses joies, ses découvertes, ses colères, ses peines, sa foi en l’avenir ou ses angoisses pour le monde qui vient.

Mais comme ces jouets dont nous ne pouvons plus nous séparer, nous voulons aller toujours plus vite. Vers quoi ? Personne ne le sait.

Pour reprendre la belle formule de Xavier Alberti, dans notre monde aujourd’hui, «seule la vitesse tient lieu d’équilibre».

On passe ainsi de sa messagerie professionnelle, pour répondre rapidement à un mail, à sa messagerie personnelle, pour renvoyer un «Je vais bien. Et toi ?» dont on oubliera aussitôt la réponse puisqu’on est déjà sur Twitter pour critiquer une décision politique et enfin sur Instagram pour partager la photo de son repas de midi qu’on a commencé à avaler sans s’arrêter sur le goût tellement le mail professionnel exigeait une réponse immédiate et, surtout, sans se demander si son collègue qu’on avait invité au restaurant appréciait son repas. Mais qu’importe ! Lui aussi a son nez plongé sur cet objet, devenu au centre de nos vies (ou plutôt le maître de nos vies).

Virtuellement si proches donc les uns des autres. Mais, dans les faits, tous les jours plus loin…

Avec l’hypocrisie caractéristique de l’être humain, on entend certains s’écrier : «Il est mort ? Comment ça ? Je lui ai envoyé un SMS hier. Et il a répondu».

Eh oui ! Même sur un lit d’hôpital, on peut répondre à un SMS.

C’est tout l’intérêt de la conversation. Elle «sollicite une disponibilité, une attention à l’autre, un échange, une flânerie, une intériorité, la valeur du silence et du visage, l’incertitude du cheminement. Elle est une consécration mutuelle, mais elle exige que le fil invisible qui relie les individus en présence ne se rompe pas».

Comme nous sommes encore pendant la période de l’année où les meilleurs d’entre nous prennent des «bonnes résolutions», je vous en suggère une : écouter vos proches, vos collègues, vos amis. Ils ont toujours quelque chose d’intéressant à vous dire. Ce quelque chose que seul le regard attentif peut écouter. Les yeux dans les yeux…

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

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