Micro, carnet et stylo. Pour témoigner, pour expliquer

Cela fait dix-neuf mois maintenant que je n’exerce plus en tant que journaliste. Métier que j’ai exercé avec bonheur pendant un peu plus de dix ans. Je ne sais pas si un jour, je reprendrai encore mon enregistreur, mon carnet et mon stylo pour raconter des histoires. Mais je dois avouer qu’il m’arrive, en écoutant un reportage à la radio, de me demander comment j’aurais abordé ce sujet. Il arrive aussi- et c’est souvent le cas- qu’en lisant un article d’actualité sur un site Internet, que je m’interroge sur les choix des mots, des interlocuteurs, de l’angle, etc.

 Je suis resté journaliste dans ma tête. Je le suis d’autant plus que je continue de réfléchir sur la meilleure façon de pratiquer ce métier, si important pour le débat démocratique.

Et il faut croire que l’on voit mieux en prenant de la distance. Quand je réécoute d’anciens reportages que j’ai réalisés, il m’arrive souvent d’en être terriblement déçu.

Être curieux

Quand j’ai signé mon premier contrat professionnel pour travailler à la Radio Okapi en 2011 à Kinshasa, j’étais conscient que je n’arrivais pas avec un bagage important. J’avais certes fait des études de journalisme à l’Université de Kinshasa. Mais je n’y avais pas appris grand-chose sur la pratique du métier de journaliste. Et si le destin ne m’avait pas conduit au journal «La Référence Plus» où j’avais passé des stages académiques, je n’aurais su comment aborder un papier d’actualité. Martinez et Papa Théo s’étaient assurés que je maîtrise le b.a.-ba de la profession. Auprès d’eux, j’ai également appris que pour être un bon journaliste, il faut lire de bons journalistes.

C’est ainsi qu’arrivé à Radio Okapi, j’ai pris l’habitude d’acheter chaque semaine au supermarché «Hasson & Frère» le dernier numéro de «L’Express» et du «Nouvel Observateur» (devenu «L’Obs») pour lire notamment les éditos de Christophe Barbier et Franz-Olivier Giesbert.

C’est la première leçon que j’ai assimilée dans le métier : pour bien écrire, il faut bien lire. Et être curieux. C’est la curiosité intellectuelle qui me conduit, à cette époque, à déambuler parmi les bouquinistes du centre des affaires de Kinshasa. J’y achète «La tragédie du président» de Franz-Olivier Giesbert (encore lui), «Lettre ouverte d’un ‘’chien’’ à François Mitterrand au nom de la liberté d’aboyer» de Jean Montaldo (encore un journaliste français).

Aujourd’hui, je n’habite plus Kinshasa. J’embête mes amis et mon frère pour qu’ils me ramènent des bouquins d’Europe à chaque voyage.

Un journaliste qui ne lit pas n’en est pas un. De la qualité de ce qu’on lit dépend la qualité de ce qu’on écrit.

Dans «Le 20e kamikaze n’a jamais existé», Lotfi Raïssi écrit : «Si je n’avais pas été pilote, j’aurais probablement choisi d’écrire et de témoigner. Par le journalisme, l’un des métiers fondateurs de la démocratie. Par le livre aussi, les métiers de journaliste et d’écrivain étant indissociables».

Témoigner. Raconter  

C’est probablement parce que je suis incapable de couper le lien avec le métier de journaliste que je me suis assuré d’avoir à ma disposition un outil qui me permet de raconter, de témoigner. Loin du micro et des studios d’enregistrement. C’est l’une des raisons d’être de ce blog.

Je ne l’ai pas compris tout de suite. Mais au fil de mes lectures, il m’est apparu de plus en plus évident qu’être journaliste, c’est raconter les histoires d’hommes et de femmes confrontés au chaos de la réalité pour donner à voir et à comprendre.

Dans un précédent billet publié sur ce blog, j’ai écrit : «Le travail du journaliste ne se limite pas à relayer l’actualité avec son micro, sa caméra ou son journal. Le travail du journaliste consiste à expliquer, à donner des clés de compréhension d’un monde de plus en plus complexe, à travers la vie des gens».

C’est au moment où je quittais la profession que j’en ai eu la pleine conviction. C’est bien dommage.

J’aurais mieux raconté la malnutrition au Kasaï si j’avais intériorisé plus tôt que relayer un communiqué des Nations unies sur le nombre d’enfants malnutris n’avait de sens que si on allait à la rencontre des familles pour écouter les pleurs de ces enfants, recueillir les inquiétudes de leurs parents, traduire en mots le chagrin et la douleur de ces personnes.

J’aurais mieux traduit en mots la douleur et le déchirement des familles congolaises expulsées brutalement d’Angola et que j’ai rencontrées à Kamako en 2018.

Si je regrette tant de ne pas avoir su mettre davantage de visages, de noms et d’histoires dans les reportages que j’ai réalisés quand j’étais journaliste, c’est parce que maintenant que je lis et écoute des contenus médiatiques en observateur, je me rends compte de la vacuité des productions médiatiques qui ne mettent pas en avant les hommes et les femmes.

A l’école de journalisme, on apprend que faire un reportage, c’est faire vivre, faire sentir, faire voir ce que l’on a soi-même vécu, senti et vu.

Par le choix de ses mots, des sons, des images, le journaliste doit pouvoir transmettre la douleur que ressent la dame qui a perdu son fils et son époux dans un massacre.

L’objectif n’est pas de faire pleurer l’auditeur, le lecteur ou l’internaute. Mais plutôt d’éviter la banalisation de la mort par des récits abstraits et neutres qui ont pour seul résultat de transformer des bilans macabres en froides statistiques.

C’est en cela que le travail du journaliste est primordial pour la mémoire collective. Il ne s’agit pas seulement de diffuser une actualité brute sur un bilan qui sera oublié au prochain massacre. Mais de faire graver dans les mémoires les noms, les visages et les histoires d’hommes et des femmes, chéris par les leurs, partis à jamais et laissant derrière eux des êtres chers qui ne seront plus les mêmes.

Donner à comprendre

Si j’ai mis du temps à intérioriser la nécessité de raconter des histoires et de transmettre des émotions dans mes reportages, ça n’a pas été le cas pour ce qui me semble être l’autre objectif du travail du journaliste : l’explication.

Dans le chaos que constitue la réalité, le journaliste doit pouvoir éclairer par des explications claires et simples sans verser dans le jugement ni dans les opinions personnelles.

Cette leçon, je la dois à Axel.

Plus d’une fois, il m’a renvoyé un papier, me priant d’y ajouter des éléments de contexte avant de le publier.

Aujourd’hui, je suis dans une rage folle quand je lis un article parlant de la réouverture d’une faculté de médecine fermée il y a quelques années dans une université sans revenir sur les raisons de la fermeture.

Un journaliste explique. Il donne des éléments de compréhension de l’actualité. Qu’est-ce qui s’est passé hier qui peut donner du sens à ce qui se passe aujourd’hui ? Qu’est-ce qui se passe ailleurs qui peut aider à comprendre ce qui se passe ici ?

Des questions qui doivent trouver des réponses dans un article de presse.

Un média qui ne fait pas cet effort ressemble à un groupe Whats’App. Sans plus. Il relaie des informations brutes comme le font les utilisateurs des médias personnels. Cette faiblesse a une double conséquence : elle décrédibilise le métier de journaliste et elle fausse le débat démocratique.

La presse n’est une garantie pour la démocratie que dans la mesure où elle éclaire le débat public et permet aux citoyens de faire des choix éclairés grâce à une information impartiale et intelligente.

Si on ne sait pas expliquer les raisons de l’inflation, il vaut mieux ne pas en parler. Si on ne sait pas expliquer la rareté du carburant sur le marché, il n’y a pas de raison que l’on y consacre des contenus. Si on ne sait pas expliquer en termes simples et clairs les enjeux climatiques, il n’y a pas de raison de dépêcher des reporters aux COP.

Après avoir suivi un reportage, un auditeur, un lecteur ou un internaute doit avoir globalement compris le sujet abordé. S’il se pose plus de questions qu’il n’a eu de réponses, ce que le reporter n’a pas fait correctement son travail.

Au fond, si j’en viens quelquefois à regretter mon micro, mon carnet et mon stylo, c’est parce que j’ai la vague impression que la presse a tant à apporter à la société congolaise. Mais qu’elle ne le fait pas. Pour construire une mémoire collective débarrassée des a priori et des biais de toute sorte. Pour mettre en avant les talents congolais. Pour mettre en lumière ce qui marche au Congo. Pour constituer un savoir utile à une société équilibrée et intelligente qui refuse l’infantilisation des masses, la manipulation grotesque et la croyance aveugle à l’irrationnel (même si «La déraison est le propre de l’homme»). Il faut au Congo une bonne presse. De bons journalistes, conscients de leur responsabilité et de l’importance des médias dans une démocratie.

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

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