La corruption des gens ordinaires : le déclin de la République

Farine de manioc

Le plus grand danger pour la vie d’une République n’est pas la corruption de son élite. Une élite corrompue peut facilement être renversée par la masse populaire, et donner ainsi naissance à un nouvel ordre social.

Dans une République, le plus grand danger, c’est lorsque l’élite a réussi à convaincre la masse populaire que son salut n’existe que dans la perpétuation du système de prédation et de corruption qu’elle a elle-même mis en place et organisé à son profit.

Une fois que le plus grand nombre est convaincu (consciemment ou pas) de cet argument fallacieux, toute la République est prise au piège.

La révolte devient chimère.

La remise en cause impossible.

La bravoure suicidaire.

La corruption fonctionne dans une société comme un cancer. La petite tumeur en vient à affecter tout le corps, qui en perd les moyens de se défendre.

La théorie du «ruissellement»

Du fait de leur exposition au pouvoir politique, financier, intellectuel, les élites de tous les pays sont soumises, à des degrés divers, à plusieurs formes de corruption.

Les dirigeants politiques d’un pays richement doté en minerais vont se voir offrir, par des puissances étrangères ou des multinationales, des avantages financiers, immobiliers, culturels, pour qu’ils bradent les ressources naturelles du pays. Ce faisant, ils appauvrissent le pays, l’empêchant de profiter pleinement de ses ressources naturelles. Les recettes qui auraient dû atterrir dans le Trésor public pour financer des politiques publiques sont captées par des puissances étrangères ou des entreprises privées qui s’arrangent pour ne rien verser ou en verser le moins possible en termes d’impôts et redevances.

La corruption aura ainsi servi à enrichir des intérêts privés, privant de moyens l’État mais dont les animateurs, bénéficiaires du système de corruption, vont désormais se prévaloir d’une richesse inexpliquée grâce à laquelle ils vont conforter leur position dominante.

Ce que j’explique ici vaut autant pour l’élite économique et l’élite intellectuelle. Les modes opératoires sont assez similaires même si les domaines peuvent varier.

S’il y a une constante dans l’humain, c’est sa volonté de perpétuer sa situation de domination.

C’est pour cette raison que des dirigeants corrompus vont accepter toujours plus de corruption pour maintenir leur position dominante. C’est là qu’intervient le «ruissellement».

Pour qu’une élite maintienne sa position dominante, il faut qu’elle ait une base : familiale, communautaire, politique, etc. En tout cas, il faut qu’il y ait des groupes de personnes sur qui s’appuyer pour renforcer, consolider et maintenir la position dominante.

Qu’est-ce que ces gens y gagnent ? Le ruissellement.

Si, dans votre famille, vous avez un homme ou une dame qui dirige une entreprise publique, il est assez naturel que vous en tiriez une certaine fierté.

Mais dans les sociétés corrompues, cela va plus loin qu’une question de fierté. Il s’agit de la redistribution. Ainsi, le poste de dirigeant d’entreprise publique ou de ministre ou de haut fonctionnaire n’est pas seulement vu comme une fonction à laquelle un parent accède afin de faire bénéficier le pays de ses compétences, mais comme une vache-à-lait pour tous ses proches. Elle doit financer les dépenses les plus diverses et les plus folles de la famille, de la communauté, du parti politique, etc.

Personne dans la famille ne s’interrogera sur le salaire réel du responsable nommé à la tête d’une régie financière ou d’un ministère, mais chacun voudra qu’il finance le voyage à l’étranger de son enfant qui doit aller y faire ses études. Il va financer les deuils, mariages, soins de santé, etc.

D’où vient cet argent ? Tout le monde le sait. Mais personne ne le dit.

On n’a pas besoin d’avouer à ses amis que l’on s’est marié grâce à un oncle généreux dont le train de vie a radicalement changé depuis qu’il dirige une entreprise publique. C’est dans l’ordre des choses.

C’est la théorie du «ruissellement» : je vole, la famille, les amis, la communauté, le parti politique, etc. en profitent.

Complices

C’est la théorie du «ruissellement» qui explique en grande partie l’apathie des citoyens des sociétés corrompues. A la fin, on est un peu tous coupables : d’avoir accepté de l’argent dont on sait qu’il est issu de la corruption, d’avoir accepté des faveurs indues, d’avoir vu mais pas dénoncé des actes de corruption, etc.

C’est une entreprise criminelle. Le ministre ou le mandataire public corrompu est la figure de la mafia. C’est lui qui lance les opérations. C’est le grand «Manitu». Sa chute entraîne toute la famille.

C’est ainsi qu’on a droit à des défilés médiatiques des communautés les plus imaginatives les unes que les autres quand un haut responsable est convaincu de détournement de derniers publics. Tantôt pour invoquer un «acharnement» contre la communauté. Tantôt pour implorer la clémence d’un chef plus haut placé.

C’est cela la corruption des masses populaires.

Parmi les personnes qui vont lire le communiqué, dénonçant l’arrestation «arbitraire» du «frère» convaincu de détournement, il y a des chômeurs ou des retraités qui ne perçoivent pas leur rente de survie (si c’est le cas, la somme est si dérisoire qu’elle n’achète que du pain pour quelques matins).

Personne parmi eux ne s’interrogera sur le rapport entre leurs situations individuelles, les caisses vides du Trésor public et le détournement de leur «frère». La «solidarité» est passée par là.

Oui. Ici, on appelle cela aussi la solidarité. Le parent le plus riche de la famille s’occupe à résoudre les problèmes des autres…avec de l’argent volé.

A toutes les échelles

N’allez pas croire qu’il n’y a pas que des ministres et des responsables des entreprises publiques qui sont corrompus.

La corruption dans un pays comme le Congo est à toutes les échelles. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir le déchaînement des passions dans les plus petites organisations publiques où un «illuminé» tente de remettre un peu d’ordre.

Quand le recteur d’une université publique se sépare d’assistants et chefs de travaux improductifs et irréguliers, exige de la transparence dans la gestion des finances de son établissement, veille au bon déroulement des enseignements et à la juste cotation des étudiants, il voit se déferler sur lui une horde de personnes que l’opacité et la corruption ont longtemps nourrie.

Manifestations, déclarations calomnieuses dans la presse. Tout est bon pour le faire partir et perpétuer l’ordre ancien. Celui de la rapine et de la magouille. Tel est le lot des sociétés corrompues. Elles ne supportent plus l’ordre et la lumière.

La masse populaire est corrompue.

Tout est fait pour décourager les esprits les mieux disposés. Toute bonne initiative est étouffée. Le pays est dans un cercle vicieux où tout le monde se plaint de la corruption que personne ne veut vraiment voir disparaître. En tout cas, pas tant qu’on en bénéficie des dividendes.

Chaque groupe qui accède au pouvoir- que les mauvais esprits ont tôt fait de surnommer mangeoire- veut en profiter maximum.

La phrase du célèbre chanteur Koffi Olomide «Tour na yo eza tour na yo» est devenue un credo parmi les élites. En réussissant à convaincre les masses populaires que le pouvoir était un gros gâteau dont il faut se rapprocher le plus possible pour s’arracher le plus gros morceau, celles-ci ont ruiné la République.

La corruption est devenue un mode de vie que l’on apprend désormais très jeune à l’école où l’on sait désormais qu’un enseignant affamé «vend des points» et que moyennant une bonne somme d’argent ou du sexe, on peut obtenir les meilleures notes aux examens.

A toutes les échelles, la République est minée.

«Pour remettre les choses dans l’ordre, le citoyen doit reprendre le pas sur l’individu», avais-je écrit dans «Le citoyen plutôt que l’individu».

Un citoyen a des droits et des devoirs. Les uns ne vont pas sans les autres.

Et le droit à la corruption n’existe pas. Le devoir d’y faire obstacle, si.

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

2 commentaires sur « La corruption des gens ordinaires : le déclin de la République »

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