Chine, Russie, Turquie, Iran, Brésil. Dans ce monde qui change (trop) vite, quelle place pour l’Afrique ?

Si quelqu’un s’était endormi en 1955 et se réveille en ce mois de juin 2022, il aura un peu de mal à comprendre comment le président chinois Xi Jinping s’est déjà rendu onze fois en Amérique depuis son arrivée au pouvoir en 2013 alors que Joe Biden n’a pas visité cette région latine depuis son investiture en janvier 2021. C’est pourtant ce que révèle le Council of Foreign Relations.

Il aura également probablement un peu de mal à se rendre compte que la Turquie détient entre ses mains l’une des clés pour éviter que de nombreux pays ne connaissent de pénurie alimentaire à la suite du conflit entre l’Ukraine et la Russie. C’est pourtant le cas.

On lui expliquera que le monde a beaucoup changé depuis 1955. Et que c’est allé très vite. L’ordre mondial issu de la seconde guerre mondiale n’est plus.

Cette semaine a eu lieu le Sommet des Amériques. «Une occasion de relancer le dialogue avec l’Amérique latine», a noté TV5 Monde.

Mais seulement, voilà. Le Mexique, le Guatemala, la Bolivie et le Honduras n’ont pas répondu à l’invitation. Le président mexicain Andrés Manuel Lopez Obrador reproche à la Maison Blanche d’avoir exclu Cuba, le Nicaragua et le Venezuela.

La télévision française a interrogé à ce sujet le professeur des sciences politiques Kevin Parthenay qui explique que «ces dernières années, les États-Unis se sont davantage orientés vers l’Asie-Pacifique, et beaucoup d’États latino-américains se sont soit plaints, soit ont pris acte que les États-Unis n’étaient pas aussi présents et se sont tournés vers la Chine».

L’Aigle et le Dragon

La montée en puissance de la Chine ainsi que l’émergence de certains pays comme la Turquie, l’Iran, le Brésil, l’Inde ainsi que le retour de la Russie au-devant de la scène après l’effondrement de l’URSS ont signé la fin de l’hyperpuissance américaine.

«Ce qui est en jeu aussi, c’est de dire que ce n’est plus Washington qui édicte les règles. On a aussi notre mot à dire et si on est pas d’accord sur la façon dont le jeu se déroule, on ne vient pas», note Kevin Parthenay, expliquant le point de vue des pays latino-américains au sujet du Sommet des Amériques. 

Fini donc l’époque de la suprématie des États-Unis dans cette région.

L’enseignant explique :

«Depuis le début des années 2000 et les attentats du 11 septembre, les États-Unis ont pris du recul vis-à-vis des affaires continentales pour les remplacer par des foyers d’attention moyen-orientaux. Pendant des années, ils ont pu exercer une influence prédominante en Amérique latine parce qu’ils étaient les seuls acteurs du jeu continental. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Il y a la Chine, la Russie, et d’autres acteurs dont on parle moins mais qui sont très présents comme la Turquie, l’Iran, et l’Inde.»

En mai dernier, le Secrétaire d’État américain Anthony Blinken présentait la politique chinoise de l’administration Biden. Il a notamment souligné que les États-Unis avaient chuté de la première à la neuvième place mondiale dans les dépenses de recherche, alors que la Chine s’était hissée à la deuxième place.

Pour le secrétaire d’État américain, «la Chine est le seul pays qui a à la fois l’intention de remodeler l’ordre international et de plus en plus les moyens de le faire sur les plans économique, diplomatique, militaire et technologique».

Dans son «Dictionnaire amoureux de la géopolitique», Hubert Védrine cite l’ouvrage de Jean-Michel Valantin «L’Aigle, le Dragon et la Crise planétaire». Il y parle de l’impact écologique des économies chinoise et américaine depuis la décennie 1970.

M. Védrine parle ainsi de «deux économies géantes imbriquées, bénéficiaires et prisonnières l’une de l’autre, et tous les autres avec».

Mais ce qui se joue actuellement entre la Chine et les États-Unis dépasse le seul cadre de l’économie.

L’entrée «Chine» dans le dictionnaire d’Hubert Védrine commence ainsi : «En géopolitique, interrogation centrale du monde qui vient : jusqu’où la Chine de Xi Jinping, toujours communiste, ira-t-elle ? Veut-elle, va-t-elle, peut-elle dominer le monde ?».

Mais une puissance peut-elle encore dominer le monde ?

On peut en douter. Si par domination, on entend ce que l’URSS et les Etats-Unis ont fait pendant la guerre froide, la réponse est non. Car, aujourd’hui, les puissances étatiques cohabitent avec les puissances numériques (les GAFAM) dont personne ne sait encore jusqu’où va les porter leur accumulation de richesses et de données personnelles.

En outre, du fait de leur position géographique, leur démographie, leur puissance technologique ou la détention de l’arme nucléaire, certains États, sans être des puissances comme les États-Unis, sont devenus des acteurs incontournables de la politique internationale. Israël et la Turquie l’ont montré lors de la guerre en Ukraine.

Et l’Arabie Saoudite ? L’Iran ? L’Inde ? Le Brésil ? Et si, au sortir de la guerre avec l’Ukraine, la Russie tentait un rapprochement stratégique avec la Chine («Deux empires en chiens de faïence» pour reprendre l’expression utilisée par Le Figaro pour parler de deux pays)?

Et l’Afrique dans tout ça ?

Parler de l’Afrique comme d’un grand ensemble monolithique n’est pas approprié. Il n’y a pas une Afrique. Il y a des Afriques.

En termes de stratégie de puissance, le Congo n’a rien à voir avec l’Egypte et l’Afrique du Sud. Certes, il y a l’Union africaine. Le président Macky Sall s’est même rendu en Russie pour discuter avec le président Vladimir Poutine du conflit en Ukraine.

Mais contrairement à l’Union européenne (même si là aussi il y a de gros progrès à faire), l’Union africaine ne se définit pas encore comme une vraie communauté économique et politique. Mais l’UE ne s’est pas faite en une année.

Dans ce monde où tout change si vite, il serait périlleux pour l’Afrique de ne pas se mettre sérieusement sur le chemin de la constitution d’un vrai ensemble politique cohérent, du Maghreb au Cap. Sinon, comment discuter avec l’Aigle et le Dragon d’État à État ? On a vu ce que cela a donné. Une Chine trop puissante écrase de tout son poids les discussions avec des partenaires isolés. C’était pareil avec l’Oncle Sam.

L’époque est au retour de grands «empires».

On devrait compter 2,5 milliards d’habitants en Afrique en 2050. Ce chiffre ne doit pas faire peur. La démographie n’est ni une bonne ni une mauvaise chose. C’est juste une donnée dont il faut tenir compte dans l’élaboration des politiques publiques. Utilisée correctement, elle peut devenir un outil de puissance. Mais si les infrastructures, la santé, l’éducation et la production ne suivent pas derrière, elle peut vite devenir une bombe à retardement.

Voilà un défi qui mérite que tous les grands leaders africains mettent un peu leur orgueil national de côté pour réaliser le rêve panafricain des grands noms du panafricanisme.

Isolément, les États africains ne font pas le poids face aux grands empires du XXIe siècle. Dans ce contexte, la construction d’une vraie Union africaine est une nécessité. Pas une option.

J’espère que je ne suis pas le seul à être choqué de voir convoquer des «Sommets X-Afrique, Y-Afrique et Z-Afrique». Mais c’est à cela que l’on est réduit quand on avance dispersés dans un monde où tout est calcul et stratégie. Un pays qui convoque tout un continent.

Dans un précédent billet, je vous ai parlé d’un bouquin que j’avais emprunté à l’Alliance française de Kananga. «L’Afrique doit s’unir» de Kwame Nkrumah (le titre original «Africa must unite» a été publié en 1963) m’a beaucoup marqué.

L’ancien chef de l’État ghanéen Kwame Nkrumah est l’un de ces leaders africains qui ont défendu avec le plus d’ardeur l’idée de l’unité du continent.

«Pour tirer le maximum de nos ressources actuelles et potentielles, en vue de l’abondance et d’un bon ordre social, nous devons unir nos efforts, nos ressources, nos compétences et nos intentions», écrit-il dans son ouvrage. C’était il y a 59 ans. Visionnaire, vous avez dit ?

Pour mes lecteurs du Congo, dans «L’Afrique doit s’unir», Nkrumah regrette que les Etats africains n’aient pas fait preuve d’unité pour venir en aide à ce pays en 1960.

«Si à cette époque, les États indépendants d’Afrique avaient été unis, ou du moins avaient eu un haut commandement militaire commun et une politique étrangère commune, on aurait pu trouver une solution africaine pour le Congo, et le Congo aurait pu obtenir le droit de faire son propre destin, sans interventions non-africaines», regrette-t-il.

Ça vous fait sourire ?

Des leaders comme celui-là, nous en avons plus que besoin. Ils voient clairement ce que certains ne peuvent que supputer au loin.

Il est arrivé ce temps où nous avons besoin de leaders qui ne vont pas focaliser leur vision sur la prochaine élection. Mais plutôt sur l’Afrique dans laquelle naîtra la prochaine génération d’Africains. Dans quelles villes vivront-ils ? Comment se nourriront-ils ? Comment se déplaceront-ils ? Comment étudieront-ils ? Dans quelle planète vivront-ils ? Comment communiqueront-ils ? C’est maintenant que ça se joue.

Mais avant d’aller plus loin. Il va falloir que nous nous mettions d’accord sur un point. Une Union africaine sans Etats viables n’est pas envisageable.

Nous n’y arriverons pas tous au même moment. Mais il faut une Afrique constituée d’États forts et prospères pour prétendre à une unité continentale efficace. On en est loin. Il suffit de voir des pays comme le Congo qui doit normalement être une locomotive en Afrique. Je me souviens encore de ce confrère burkinabé dont j’ai fait la connaissance lors d’un court séjour à Dakar en 2019. Nous avions pris le même taxi pour nous rendre à l’aéroport où chacun devait prendre son vol (Kinshasa pour moi, Ouaga pour lui). Durant tout le trajet en taxi entre le Sofitel Hôtel et l’aéroport Blaise Diagne, il m’a parlé de Lumumba, de Mobutu et de tout le bien qu’il pensait du Congo. Mais au moment de nous dire au revoir, il m’a pris par le bras et m’a soufflé à l’oreille : «L’Afrique ne sera pas grande sans un grand Congo. On compte sur vous». 

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

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