Tina

Comme plongé dans le verre de bière devant lui, Henry ne s’est pas rendu compte que son neveu lui faisait signe de la main depuis la table où il prenait un verre avec ses amis à la «Remontada».

-Si je ne te connaissais pas, j’aurais cru que tu m’ignorais.

-Salut ! Ça va ?

-Salut. C’est moi qui devrais te poser la question. Depuis cinq minutes, je te fais signe pour que tu nous rejoignes à l’autre table. Visiblement, tu n’as rien vu.

-Non seulement que je n’ai rien vu. Je n’ai rien entendu non plus.

-Ça ne va pas ?

-Non. J’étais plongé de mes pensées.

-Tu semblais carrément dans une bulle. Tant tu donnais l’impression de rien percevoir de ce qui se passe autour de toi.

Marc voyait bien que son oncle n’était pas dans son état normal. Depuis son plus jeune âge, Henry est peu bavard. Introverti, il est capable de passer de nombreuses heures, plongé dans des pensées que rien ne semble pouvoir le tirer.

Quand ils grandissaient dans la famille de Marc, il était surnommé «Cent ans de silence». Frère du père de Marc, il vivait seul dans une annexe de la maison principale depuis ses 15 ans. Il pouvait rester trois journées entières dans ce «deux pièces» sans en sortir. Pendant ses jours de «silence», seul le père de Marc le voyait le matin avant d’aller au travail. Et dans la soirée, à son retour.

Marc a souvent entendu son père lui dire qu’il ne fallait pas déranger Henry pendant ses heures de retrait. «C’est un jeune homme particulier», disait le paternel, en parlant à son épouse de son jeune frère.

Le père de Marc a deux frères et une sœur. Il est l’aîné de la fratrie. Sa jeune sœur, Mathilde s’est mariée dès l’âge de 18 ans. Elle vit avec son époux et ses cinq enfants au Havre, en France. Patrick, l’autre frère est un prêtre jésuite. Il vit actuellement au Kenya. Henry est le cadet de la famille. Né plusieurs années après les trois premiers, il n’a pas vécu longtemps avec ses parents. Après la mort de ces derniers, il est allé vivre chez son frère, le père de Marc.

Marc comme ses frères et sœurs ne savent rien des parents de leur père. Ce dernier n’en parle jamais. Tout juste savent-ils qu’ils sont morts brutalement tous les deux, le même jour. Personne n’a donc jamais osé demander à Henry de parler de ses parents.

Longtemps, Marc s’est contenté d’imaginer ce qui peut être à l’origine du caractère particulier d’Henry. Au fond, les silences de son jeune oncle ne lui posaient pas de problèmes. Mais Henry ne s’ouvrait jamais. Il ne parlait jamais de lui. Comme s’il redoutait de dévoiler une partie de son histoire qu’il voulait à tout prix garder secrète.

Ce n’était donc pas très grave puisqu’Henry avait de vraies qualités : honnête, généreux, travailleur, organisé, maître de lui.

Pas très grave jusqu’à ce qu’Henry grandisse et commence à fréquenter les filles. Et il en est une dont la rencontre a changé sa vie : Tina.

Avant qu’elle ne devienne un groupe de quatre, la bande à Marc était une bande de sept : Éric, Ted, Marc, Richard, Jessica, Pamela et Tina. Pendant leurs études primaire et secondaire, ils ont été amis. Ils se côtoyaient. En périodes de vacances, ils allaient de famille en famille passer des journées. A Noël et le jour de l’an, à tour de rôle, les familles recevaient le groupe.

C’est comme cela qu’Henry a fait la connaissance de Tina, l’amie de son neveu.

Avant que Tina n’arrive à son année secondaire terminale, Henry ne lui témoignait qu’une attention distante. Mais il l’aimait en secret.

Tina était fascinée par l’intelligence de l’oncle de son ami. Ses silences et son côté presque mystérieux la subjuguaient. Elle n’en parlait à personne.

Quand, Tina et ses amis passent en sixième année secondaire, Henry est en deuxième année graduat en faculté d’économie de l’Université de Kinshasa. Le jour de la proclamation des résultats au complexe scolaire «Les petits génies», la bande des sept s’offre une folie. Sur demande de Marc, ils vont à pied au home 10 pour rendre visite à Henry.

Après plus de trois heures de marche, ils arrivent enfin devant la chambre de leur aîné, essoufflés et en sueur. Il est 14 heures. Ce jour-là, Marc dira qu’il a vu un Henry qu’il ne connaissait pas. Aux petits soins avec les amis de son neveu, il leur concocte un petit repas rapide que la bande de sept va dévorer avec du Vitalo bien frais.

-C’est ce jour-là que tout a commencé.

-Qu’est-ce qui s’est passé ?

-Tu ne l’as pas remarqué. Mais Tina et moi sommes restés derrière pendant que vous vous avanciez tous les six en groupe, devant, sur la route vers «Intendance». Je lui ai dit que je l’aimais depuis le premier jour où elle est venue te voir à la maison avec Pamela, Jessica et les autres. Elle m’a dit qu’elle m’aimait aussi.

-Pardon ?

-Elle ne voulait pas que tu le saches. C’est pour cette raison que je ne t’ai jamais rien dit.

-Mais pourquoi me le cacher ?

-Je ne l’ai jamais su.

Marc avait déjà oublié qu’il avait laissé Richard et Ted à une autre table pendant que son oncle lui racontait une histoire qui s’est déroulée devant lui il y a une dizaine d’années sans qu’il n’en sache jamais rien.

Marc était d’autant plus choqué qu’il connaissait LA copine d’Henry à l’université : Graciella, qui est devenue son épouse.

-Mais comment tu faisais ?

-Je m’arrangeais pour qu’elle vienne quand Graciella avait cours. Et comme elle était encore élève, elle n’avait pas beaucoup de temps libre. Ce n’était pas difficile à gérer.

-Mais ensuite, elle est devenue étudiante…

-Oui. Mais elle étudiait aux Facultés catholiques. C’est loin de l’UNIKIN. C’est moi qui allais la voir le plus souvent.

Marc tombe des nues. Il n’en revient pas. Celui qu’il a toujours considéré comme son frère, à qui il a toujours tout raconté, lui cachait un secret dont il avait la sensation qu’il avait eu de graves conséquences sur sa vie.

-Pourquoi j’ai le sentiment que ce que tu me racontes aujourd’hui et qui s’est passé il y a fort longtemps, continue de te poursuivre jusqu’à aujourd’hui ?

-J’aime beaucoup Tina.

-Tu as employé le présent.

-Nous nous sommes revus il y a un mois quand je suis arrivé à Kinshasa pour tenter de te réconcilier avec Jessica.

-C’est pour cela que tu es toujours à Kinshasa alors que tu étais déjà censé rentrer à Goma.

-J’aime beaucoup Tina…

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

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