«Tout n’est pas faux» ou le danger de la relativisation des offenses

Mon cher Julio,

Comme je te l’ai annoncé, je te consacre ce billet pour poursuivre notre discussion commencée lundi dans le groupe Whats’App des anciens du collège Bonsomi.

Comme certains qui lisent ce billet ne sont pas au courant de la genèse de la discussion, je vais commencer par donner des éléments de contexte.

Le lundi 4 avril dans la matinée, tu as partagé dans le groupe un texte présenté comme «le portrait du Congolais». Le fameux «portrait» est attribué à un dénommé «Hans de Boek», présenté comme «Professeur Université d’Anvers».

Le texte commence ainsi :

« En face, devant un africain, vous reconnaîtrez qu’il vient du Congo Kinshasa s’il parle en français, en effet les congolais sont très éloquents, ils ont l’art de convaincre par la parole mais sont très peu travaillant ; ils aiment tous le travail de bureau et aiment soigner leur apparence, ce qui les enorgueillit et les pousse à dépendre de l’aide sociale; s’il critique et ne voit que du côté négatif. »

Volontairement, j’opte pour n’apporter aucune correction à ce texte dont je vais partager certains extraits ici.

«En général, les congolais paraissent comme des gens qui savent tout, mais ne trouvent pas des solutions ni de consensus lorsqu’ils se réunissent, ce qui les amène à ne pas finir à temps ce qu’ils ont entamer.

Il suffit d’assister à leur réunion pour comprendre ce que je dis ici. Ils murmurent trop et ne cherchent jamais les voies et moyens pouvant les permettre à aspirer au changement, ils aiment se victimiser, (excusez-moi pour le terme) pour attirer la compassion.

Ils ne savent pas distinguer entre l’intérêt de leur nation et le sentiment qu’ils ont à l’égard de leur leaders politiques et tribaux; pour eux, le tribalisme l’emporte sur le patriotisme.»

Un dernier extrait que l’auteur présente comme sa conclusion :

«Je conclu donc, donnons leur de la pizza, de la bière Heineken et de la musique pour qu’ils en mangent, boivent et dansent, afin qu’ils en cherchent encore et encore ».

Mon cher Julio,

Quelques minutes après que tu as partagé ce texte, je t’ai interpellé dans le groupe, te demandant pourquoi avoir partagé un texte profondément offensant.

«Après lecture, j’ai juste constaté que tout n’est pas vrai, tout n’est pas faux non plus», as-tu répondu dans un premier message toujours dans le groupe Whats’App, ajoutant :

«Vu de l’extérieur, c’est l’image que l’on perçoit de la majorité des congolais.»

Je vais m’arrêter un instant sur ce double argument. Dans un premier temps, tu soutiens que ce «portrait» n’est pas tout à fait faux. Ensuite, tu allègues que c’est «l’image» que le monde extérieur perçoit «de la majorité des Congolais».

Le premier argument m’irrite. Le second me laisse indifférent. Que tu trouves un texte aussi offensant pas tout à fait «faux» m’exaspère au plus haut point. Que des personnes de nationalité étrangère aient un jugement insultant sur mon pays, ça ne me choque pas. J’ai tendance à penser que les nations du monde sont en compétition. Et tous les coups sont permis. Même le dénigrement ou la propagation des stéréotypes déshumanisants. C’est la guerre. C’est comme cela.

Mon cher Julio,

Tu comprends donc que je sois irrité parce que tu as partagé ce texte. Ensuite, que je sois fâché parce que tu sembles dire que ce texte révélait quelques vérités.

Pour commencer, les propos globalisants sont toujours irresponsables. Quand le pseudo-professeur parle «des Congolais», de qui parle-t-il ?

A la télé française, j’entends tous les jours des personnages comme Zemmour, Le Pen et leurs acolytes tenir des propos racistes. Est-ce pour autant que j’ai le droit de dire que «les Français» sont racistes ? NON.

Et c’est tout le problème de ce texte. Il relaie des propos insultants sur base des stéréotypes répandus depuis de nombreuses années par certains avec la connivence des Congolais naïfs, inconscients du fait qu’ils n’aident en rien le pays. Propager des stéréotypes sur les Congolais n’aide pas le pays à avancer. C’est même tout le contraire.

Rappelle-toi de tes cours d’histoire du secondaire. Nous avons étudié ensemble. Nous avons donc des références similaires. La traite des Noirs s’est longtemps appuyée sur des textes – présentés quelque fois comme des études sérieuses – relayant des stéréotypes du même ordre : des Noirs désordonnés, incapables de progrès, sauvages à qui on doit amener la civilisation.

Voilà où ça mène les stéréotypes comme ceux relayés par le pseudo-professeur : à considérer les autres moins humains que soi.

Mon cher Julio,

Ce texte m’a fait penser à un autre : le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar en juillet 2007. L’ancien président français dit entre autres monstruosités :

«Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès.»

Certains, comme toi avec le texte du pseudo-professeur, y ont vu une part de vérité. Foutaises.

Une injure ne se dissèque pas en parties de pseudo-vérités.

Les textes de Nicolas Sarkozy et du pseudo-professeur d’Anvers ont ceci en commun : un déni d’humanité et une falsification de l’histoire. Et ça, rien ne pourrait les en guérir.

Les Congolais ne sont pas une horde de sauvages, incapables de tout, qui carburent à la bière et à la pizza. Te souviens-tu de la bataille de Tabora ? Gambela (pas le marché) te dit quelque chose ? La bataille de Saïo ?

L’une des tactiques qui a le mieux marché pour déstructurer les nations africaines est celle de tuer toute fierté nationale.

Dimanche, dans son meeting de campagne, Valérie Pécresse, candidate à la présidentielle française, a déclaré : «Un peuple fier est un peuple invincible».

Cette phrase vaut pour tous les peuples de la terre. Tuer la fierté africaine et montrer aux habitants du continent qu’ils n’étaient bons à rien n’est pas sans rappeler ce que vivent de nombreux africains aujourd’hui : un complexe déplacé vis-à-vis des personnes d’autres races, une préférence naïve et sans raison pour tout ce qui vient d’ailleurs.

Voilà à quoi conduisent les messages comme ceux de ce pseudo-professeur.

Ne les véhiculons pas. Ils propagent le venin de la haine de soi. Ce venin est mortel.

Le Congo a tant à faire pour se relever et commencer sa marche vers le progrès. Je l’écris souvent dans mes billets sur mon blog dont tu es un fidèle lecteur.

Mais pour réussir, nous avons besoin d’une âme vaillante et fière.

Mon cher Julio,

Je sais que tu es un homme de bien. Soucieux de voir notre pays sortir du marasme. Mais choisissons bien nos combats. La vie des peuples n’est pas linéaire. Ceux qui bombent le torse aujourd’hui ont été hier dans la servitude.

La Chine que tout le monde craint aujourd’hui a été regardée avec dédain et mépris hier. Souviens-toi de la grande famine de Chine. Qui garde encore à l’esprit l’image du «Chinois drogué» ?

Notre nation est encore jeune. Construisons-la. Avec sérieux et rigueur. Mais ça doit être notre affaire. Pas celle des autres. Surtout pas de ceux qui profitent de nos faiblesses pour véhiculer des stéréotypes infamants et dégradants. A ceux-là, ne prêtons surtout pas le flanc. Ce sont des ennemis de notre vivre-ensemble. 

A bientôt, mon cher Julio.

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

3 commentaires sur « «Tout n’est pas faux» ou le danger de la relativisation des offenses »

  1. Tôt ou tard, notre beau pays sortira du gouffre et sera respecté dans le concert des nations.
    Pour y parvenir, il nous faut une nouvelle génération des politiciens.
    Honte à ce pseudo professeur!
    Merci JB pour ce billet
    Courage!

    Aimé par 1 personne

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