Mettre en lumière ce qui marche

Ce matin, j’ai découvert un mot dont je n’avais jamais entendu parler. En ouvrant le site Internet «Slate», je suis tombé sur «Arrêter de scroller sans fin les mauvaises nouvelles». C’est en lisant cet article que j’ai découvert le «doomscrolling». Un terme anglais qui signifie faire défiler son écran jusqu’à la fin des temps.

«Cette pratique peut favoriser des sentiments d’anxiété et de dépression, c’est une sorte de punition que l’on s’inflige -un peu comme regarder une tragédie romantique en pleine rupture amoureuse», écrit Slate.

J’ai écrit plus haut que j’ai découvert le mot. Mais peut-être pas la pratique. Comme vous le savez, je travaille dans le domaine de la communication et des médias. Je passe une bonne partie de ma journée à lire l’actualité. Comment échapper aux mauvaises nouvelles dans ce cas ?

Tuerie dans l’Est du Congo, guerre en Ukraine, hausse des prix, Coronavirus. Il est difficile d’échapper aux mauvaises nouvelles quand on suit l’actualité. Et comme le note «Slate» dans son article, cette exposition finit par avoir un impact sur nous :

«Lorsque nous absorbons constamment des nouvelles négatives et enregistrons des souvenirs négatifs, nous nous sentons encore plus déprimés. Un cercle vicieux va alors se former. Plus nous sommes coincés avec une humeur maussade, moins il nous est aisé de penser de manière flexible, en passant facilement d’une perspective à l’autre. On se retrouve alors coincé avec ce sentiment que ‘’tout cela ne s’arrêtera jamais’’.»

Les trains qui arrivent en retard

Quand on apprend le journalisme, on entend souvent des phrases toutes faites du genre «les médias parlent des trains qui arrivent en retard, pas ceux qui arrivent à temps».

La plupart des journalistes sont ainsi conditionnés par des principes qui, à l’analyse, ne reposent sur rien. Car, il n’y a aucune raison qui justifierait que les médias consacrent l’essentiel de leur contenu aux mauvaises nouvelles.

Axel, mon ancien boss au service Internet de l’une des principales radios du Congo me racontait qu’à un moment, la radio lui avait attribué la production d’une chronique sur les «bonnes nouvelles». Il devait parler chaque jour d’une idée, d’une initiative qui marche bien. Quelle prodigieuse idée !

Les choses qui marchent bien, il y en a beaucoup. Au Congo comme ailleurs. Les mettre en avant relève d’une décision éditoriale.

Dans «La banalité du bien», Xavier Alberti citant François de Salles rappelle que «le bruit ne fait pas de bien et le bien ne fait pas de bruit». C’est peut-être pour cette raison que les médias ont plus de mal à trouver des sujets joyeux, heureux. Ces millions des belles choses qui illuminent encore notre monde et font qu’il ne sombre pas dans le désespoir et l’abandon.

Artisans de la solution

Ce que j’entends par le «bien», c’est «l’action bienveillante, quotidienne, répétée, entêtée de tous ces artisans de la solution et de la solidarité».

Ce n’est que par l’action que nous pouvons vraiment apporter notre pierre à l’édifice. Mais comme me l’a fait remarquer récemment l’abbé Apollinaire Cibaka, «une utopie sans action est un rêve de fou, et une action sans utopie est un travail de fou». Il faut donc penser son action. Lui donner une perspective, une direction, un horizon. Car le bien ne se décrète pas. Il ne se proclame pas non plus. Dans sa conception et sa réalisation, il n’a qu’une obsession : la solution.

L’abbé Cibaka est le recteur de l’Université officielle de Mbuji-Mayi. Je peux voir tout le mal qu’il se donne pour faire à nouveau de cette institution un lieu de création du savoir à travers la recherche et la formation.

Bien souvent, il faut souffrir pour offrir le meilleur. Faire le bien vous oblige souvent à lutter contre l’égoïsme et la vanité, renoncer à ses privilèges, à des moments de loisir et de repos.

Je vous ai déjà parlé ici du potager de tonton Matthieu. Pour les nouveaux. Mon oncle Matthieu entretenait un potager dans notre parcelle familiale à Kinshasa quand j’étais plus jeune. Feuille de manioc, feuille de patate douce, épinard, oseille, aubergine et autres n’y manquaient pas tout au long de l’année.

«Le bien ne fait pas de bruit»

Pour ceux qui ne l’ont jamais expérimenté, entretenir un potager est exigeant. Ça vous demande du temps, de l’attention et de la patience. Je me souviens encore de l’odeur pestilentielle des déjections des porcs que nous allions chercher dans une porcherie voisine pour servir de fumier.

Nous nous en plaignons tous à la maison. Pas tonton Matthieu. C’était un artisan de la solution. Dans sa position, on ne se plaint pas des désagréments passagers qu’exige l’accomplissement du bien. «Le bien ne fait pas de bruit.»

La plupart des adultes congolais connaissent une dame qui, pour élever ses enfants a dû commencer à se lever tôt tous les jours pour fabriquer des beignets ou revendre des pains.

A l’Université de Kinshasa, avec mes amis Flavien, Cédric et Kenny, nous allions manger à midi des beignets que vendait une dame à côté de la faculté des Sciences. Ses filles qui étaient également étudiantes venaient l’aider à midi. Deux mains n’étaient pas suffisantes pour servir les nombreux étudiants qui venaient s’alimenter à cet endroit.

Faire sa part

J’ignore l’histoire de cette dame et de sa famille. Mais j’imagine que les recettes de leur business aidaient à financer au moins une partie de la scolarité de ses filles. Ça se voyait à leur sourire.

Les médias qui passent leur temps à nous rabâcher les oreilles le 8 mars en nous rapportant les forums et ateliers aussi nombreux qu’inutiles devraient orienter leurs micros et cameras vers ces dames qui, dans le «silence du bien», ne s’économisent pas pour offrir à leurs familles et à leurs communautés toute la générosité de leur personne.

Comme beaucoup d’autres pays, le Congo fait face à d’innombrables problèmes. Les uns plus complexes que les autres. Le pays ne s’en sortira que si chacun fait sa part. Et il y en a beaucoup qui essaient, à partir de la position qui est la leur, de faire leur part.

Nous avons tort de ne pas mettre plus de lumière sur ces idées, ces initiatives qui maintiennent encore le pays en vie.

Parler de bonnes choses brise le mythe du «ça ne marchera jamais». Car voir d’autres entreprendre et réussir donne des idées, stimule l’action et agrège les efforts.

Le Congo n’est pas qu’un pays où des millions d’enfants ne mangent pas à leur faim. C’est aussi des coopératives qui naissent un peu partout pour tenter de mettre des paysans et des paysannes ensemble afin de produire et nourrir ainsi des communautés. C’est aussi des jeunes qui quittent de plus en plus le confort des centres-villes pour aller labourer la terre, monter un élevage ou s’adonner à la pisciculture. C’est aussi la viande de bœuf et le fromage de Masisi.

Ne pas en parler autant qu’on le fait pour les tueries des civils est malhonnête. Car ce qui fait une Nation, c’est autant le sang des morts que la sueur des vivants.

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

4 commentaires sur « Mettre en lumière ce qui marche »

  1. Wow! Si médias pouvait entendre, On nous parlerait plus de plus d’environ 90% ayant survécu au coronavirus au lieu de nous traumatiser avec le nombre des morts.
    Très instructif!

    Aimé par 1 personne

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