Guerre en Ukraine : les leçons du Coronavirus n’ont servi à rien

Vous souvenez-vous de l’expression «monde d’après» ? Elle était sur toutes les lèvres alors que les humains avaient redécouvert leur fragilité face à un virus que personne ne comprenait et qui nous avait obligé à nous calfeutrer, mettant à l’arrêt l’économie mondiale. Nous sommes en 2020. Le monde découvre le Coronavirus.

Dans cette expression qui, au fond, ne voulait rien dire de précis, certains avaient trouvé une occasion d’être optimiste. Se dire qu’une crise de cette ampleur ne pouvait que nous aider à changer, à nous améliorer, conscients désormais de notre fragilité et de ce qui est vraiment essentiel pour nous. Les humains pouvant alors tirer le bénéfice de cette crise sanitaire devenue économique puis existentielle.

Ne croyant pas en un «monde d’après» (les humains ont plutôt tendance à oublier les leçons d’une crise, une fois celle-ci derrière eux), je ne pouvais qu’espérer que des pays comme le Congo aurait pu tout de même se rendre compte de leur vulnérabilité face à des chocs exogènes.

En avril 2020, j’ai publié sur ce blog «Pour se nourrir, il faut produire».

«A l’occasion de cette crise, le pays va peut-être redécouvrir une chose simple qu’il a eu le tort d’ignorer trop longtemps : «pour se nourrir, il faut produire». Je dis peut-être parce que je n’y crois pas beaucoup. La crise financière de 2008 aurait déjà dû attirer notre attention sur le fait que produire des matières premières ne peut pas constituer la principale source de revenus d’un pays comme la RDC», avais-je écrit.

Les greniers en feu  

Dans le billet, j’attirais l’attention sur la mauvaise habitude que le Congo a prise de recourir presque systématiquement aux importations pour répondre à l’énorme demande en produits alimentaires.

Nous ne sommes pas encore complètement sortis du Coronavirus voilà qu’éclate la guerre en Ukraine qui, tout le monde le sait maintenant, aura des conséquences graves au-delà du seul aspect militaire et géopolitique.

La semaine dernière, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture a averti que la guerre ukrainienne menace «d’aggraver sérieusement l’insécurité alimentaire dans le monde».

L’Ukraine et la Russie sont deux des plus importants exportateurs de céréales. Les deux pays assurent, par exemple, près de 30% des exportations mondiales de blé. D’ici cet été, ils devaient en mettre près de 15 millions de tonnes sur le marché. Il faudra se débrouiller autrement.

D’ailleurs sur le marché, le cours du blé continue de grimper, atteignant près de 400 euros la tonne, concernant l’échéance de mars et de mai. À titre de comparaison, la tonne s’élevait à 284 euros au mois de novembre, note Europe 1.

En plus du blé, il y a également l’orge, le maïs et même l’huile de tournesol qui pourraient se retrouver dans la même situation.

C’est ce que redoute la FAO qui alerte que «huit à treize millions de personnes supplémentaires pourraient souffrir de sous-nutrition à travers le monde en 2022/23». L’agence onusienne signale que la progression de la malnutrition sera particulièrement marquée dans les régions d’Asie-Pacifique et d’Afrique subsaharienne.

Pétrole plus cher, inflation généralisée

De son côté, le FMI alerte sur les dommages économiques «considérables» de la guerre en Ukraine où de nombreux ports maritimes et aéroports ont été fermés et les infrastructures détruites.

La Russie est l’un des principaux producteurs de gaz et de pétrole dans le monde. Sur le site Internet du Magazine Forbes, on peut lire :

«Vendredi 4 mars, les analystes ont averti les Américains qu’ils devaient s’attendre à une hausse des prix de l’essence dans les semaines à venir, après que les prix aux États-Unis ont atteint leur plus haut niveau depuis dix ans. Goldman Sachs a déclaré dans une note vendredi que la flambée des prix du pétrole était « le principal risque d’inflation » pour les États-Unis et a prédit que les prix pourraient atteindre 150 dollars le baril.»

Il n’y a pas que les Américains qui vont devoir acheter plus cher leur essence. Tout le monde sera frappé. Dans certains pays, on se prépare déjà. D’autant que cette crise pourrait durer dans le temps.

En France, le Premier ministre Jean Castex a annoncé que son gouvernement préparait «un plan de résilience» notamment pour aider les filières industrielles et agricoles.

«Nous allons accompagner les concitoyens et entreprises afin d’encaisser au mieux les impacts économiques de ces mesures notamment les probables tensions sur les approvisionnements et les prix de certains produits», a-t-il déclaré devant les députés.

La fin de «kanga journée» ?

En début de semaine, Radio Okapi, la radio de l’ONU en RDC, a diffusé un reportage sur le volume du pain qui aurait été réduit à Kinshasa.

Dans ce monde globalisé, Kiev n’est plus très loin de Kinshasa où une boulangerie s’est rendue célèbre en proposant le pain «kanga journée». Un pistolet qui, selon la publicité, avait l’avantage de couper la faim durant toute la journée, une fois qu’on l’a pris pendant son petit déjeuner.

Le prix du pain est une question politique. L’augmenter peut générer des troubles dans un pays. Les producteurs de pain choisissent ainsi de réduire le volume plutôt qu’une augmentation de prix. Ça revient au même.

Mais ce ne sera pas suffisant pour contenir la hausse des prix que va occasionner la guerre en Ukraine. La hausse du prix du carburant va entraîner une hausse des prix de plusieurs autres produits. Grand consommateur des produits alimentaires importés, le Congo risque d’être frappé de plein fouet par cette crise.

La crise du Coronavirus qui avait également des graves conséquences économiques aurait dû nous ramener à la raison : il n’est pas sain qu’un pays dépende autant de la production extérieure. Si on est d’accord qu’aucun pays ne peut se suffire, on doit également être d’accord qu’il est de la responsabilité d’un pays de se mettre à l’abri de ce genre crise. Autant que possible.

Se préparer aux prochaines crises

En période de crise, chaque pays priorise sa population. Les grands pays exportateurs des produits agricoles redirigent naturellement leur production vers la consommation interne. C’est ce qui va arriver.

D’où la nécessite d’avoir une vraie production agricole dans un pays comme le Congo, disposant de 80 millions d’hectares de terres arables dont seules 10% sont exploitées.

Les poissons et poulets surgelés ainsi que les fruits venant d’Afrique du Sud et d’ailleurs remplissent des millions d’assiettes congolaises sans que cela ne dérange personne. Le pays dispose pourtant des cours d’eau où vieillissent des poissons. De vastes étendues de terres fertiles inexploitées.

Beaucoup de choses ont été dites pendant la crise du Coronavirus. Des engagements pris pour que le «monde d’après» soit diffèrent de l’ancien. Des plaidoyers ont été faits pour encourager la production locale. Rien de significatif n’a été fait. Individuellement et collectivement.

Aucune leçon n’a été retenue. Winston Churchill disait qu’il ne fallait jamais «gaspiller une bonne crise». Nous en avons gaspillé une. En voici une autre.

Il y a quelques jours, une dame, invitée sur CNews- la chaîne de télé française- pour parler de la guerre en Ukraine, a eu cette formule : «Nous sommes entrés dans l’époque de la crise permanente».

Des épidémies qui touchent tous les pays du monde, nous allons encore en connaître. Des guerres qui paralysent tout ou partie du commerce international, aussi. Et les crises financières comme celle de 2008 vont revenir. Les unes se succédant aux autres. Il va falloir se préparer et s’organiser.

Un conflit entre la Chine et les Etats-Unis peut, en quelques heures, jeter la planète entière dans une crise indescriptible.

Le Congo comme les autres pays d’Afrique doivent arrêter de subir les soubresauts du monde. Il faut les anticiper pour mieux s’y préparer. Compter sur les seules ressources du sous-sol, comme c’est le cas du Congo, est suicidaire. Des pays comme la Norvège avec son fonds souverain sont un exemple. C’est une voie à explorer.

«Quand on refuse le confort du renoncement, il n’y a pas de fatalité».

Rien ne condamne le Congo à tout subir. Il nous faut penser notre pays. Et nous résoudre à travailler sérieusement, au-delà des slogans et incantations, devenues notre seul mode d’action. 

Pour reprendre le bon mot d’Hubert Védrine, «il faudrait moins de catéchisme et d’incantations, et plus de réalisme et d’analyse».

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

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