Si Machiavel était une femme…

-Pourquoi tu boudes ?

-Je ne boude pas.

-Mais si, tu boudes.

-Je ne suis pas responsable de tes impressions.

-Oh ! Viens là. Qu’est-ce qui se passe ?

Ted cache de moins en moins ses mauvaises humeurs dues aux humiliations que lui font subir les amies de la Daronne. C’est sur cette dernière qu’il se venge désormais. Le jeune homme sait que sa compagne ne supporte pas de le voir de mauvaise humeur.

-Tu n’as presque pas parlé de la soirée. Dis-moi ce qu’il y a.

-Tes amies me traitent mal. Tu le vois et tu ne dis rien. C’en est assez. Si ça ne change pas, je vais m’en aller.

-Mais de quoi parles-tu ?

Depuis «Les retrouvailles», la Daronne s’affiche désormais avec Ted devant ses copines. Pas vraiment des amies. Mais des femmes qui travaillent comme elle dans l’importation des marchandises depuis la Chine. Elle les a croisées lors de ses innombrables voyages, dans les marchés géants de Guangzhou, les aéroports, les hôtels, les boutiques. Elles ont la science de négocier avec des gens qui ne parlent pas un seul mot de français ou d’anglais. A force de se côtoyer, les affinités se sont créées. Quand elles sont à Kinshasa, elles se voient pour discuter, partager un verre, papoter. Elles se passent des marchés.

La Daronne était jusque-là la plus absente du groupe. Les bandes, ce n’est pas vraiment son truc. Et Paul, son époux, n’apprécie pas trop ces fréquentations. La seule membre du groupe qu’elle voit souvent, c’est Mamitcho. Son amie d’enfance. Mais depuis qu’elle est avec Ted, la Daronne s’est rapprochée des autres. Les cinq dames se voient plus souvent. Chacune a son «lapin». C’est le nom de code qu’elles ont trouvé pour désigner les jeunes garçons avec qui elles sortent. Trois d’entre elles sont mariées. Elles n’ont pas toutes le même rapport avec leurs lapins. Si la Daronne semble très éprise de Ted, ses copines considèrent leurs jeunes amants comme des objets sexuels plus qu’autre chose.

-Dis-moi, toi aussi tu me considères comme un godemichet ?

-Pardon ?

-J’ai bien entendu Amina dire l’autre jour qu’elle avait renvoyé Taty pour «défaut de performance». Toi aussi, tu ne m’as choisi que pour la baise ?

-Mais où est-ce que tu vas chercher ça ?

Ted n’explique pas clairement son problème. Ce qui l’embête, ce n’est pas d’être considéré comme un partenaire sexuel. En bon Kinois, il connaît les rapports que certaines dames d’âge mûr entretiennent avec les jeunes de son âge.

En réalité, il reproche aux amies de sa compagne de ne pas le considérer comme leur égal. Quand ils sont ensemble, c’est lui qu’on envoie acheter les bouteilles d’eau au supermarché. C’est aussi lui que l’on envoie pour acheter des unités de recharge. Il vit tout ça comme des humiliations.

Avec Éliane, ces questions ne se posent pas. C’est pour cette raison que le jeune homme prend de plus en plus de plaisir à passer du temps avec son ex-petite-amie.

Après une soirée houleuse au cours de laquelle il se plaint vigoureusement auprès de la Daronne du comportement de ses amies, Ted se rend chez Éliane, lui confier son désarroi. À elle, il explique le fond du problème. Éliane l’écoute patiemment. Mais la jeune demoiselle avait déjà compris la déprime de son ami. Les déjeuners du dimanche matin au Rotana Hôtel lui avaient permis de faire le tour de la question.

-Je lui ai dit que si ça continue, je vais m’en aller.

-Écoute mon bon ami. Calme-toi.

-Non. Trop c’est trop. Ces dames ne peuvent pas me considérer comme un moins que rien juste parce qu’elles sont riches. Si je fais des révélations, je vais briser leurs ménages.

-Reprends-toi. Tu ne feras aucune révélation. Tu es aussi fautif qu’elles. Et nous sommes tous dans le même bateau. Mais c’est un jeu. Le plus important est de tirer ton épingle du jeu.

-Qu’est-ce que tu veux dire ?

-De ce que j’ai compris, la Daronne t’aime beaucoup. Et dans son ménage, c’est elle la boss. Son époux n’a pas grand-chose. Il dépend totalement d’elle. Tu peux me croire. Et toi, tu as sa confiance. Il me semble que tu gères désormais l’un de ses comptes bancaires.

-Oui, celui qui est logé chez nous à la banque. Mais comment tu sais tout ça ?

-Tu te souviens de mon surnom ?

Deux coups d’avance.

-Très bien. J’ai un plan.

Eliane s’interrompt un moment, avant de poursuivre :

-Toi et moi, on s’aime, n’est-ce pas ? On sera heureux ensemble. Et si tu fais un peu d’efforts, peut-être que j’accepterai de t’épouser. Mais c’est ta Daronne qui a l’argent. Donc, tu vas ravaler ton orgueil masculin. Et tu vas faire ce que je te dis. Je gagne 600 dollars américains par mois. Tu en gagnes 500. Pas de quoi aller en vacances à Dubaï. La Daronne est une mine d’or. Il faut entretenir la relation. En tout cas, aussi longtemps qu’elle nous sera utile. Voici ce que tu vas faire. Continue de jouer l’humilié. Okay ? Elle va vouloir de te gâter de plus en plus. Mais refuse ses cadeaux pour un moment. Ensuite, accuse-la de vouloir te laisser tomber comme Paul est revenu à la maison. Fais des scènes. Crée une crise artificielle. A la fin, tu vas poser tes conditions pour un retour à la normale. Je te dirai lesquelles. Elle va devenir notre vache à lait. Si j’ai renvoyé Paul, c’est pour deux raisons : réduire la mobilité de la Daronne et t’aider à créer une crise artificielle. Entre-temps, nous allons profiter pleinement de notre amour…et de l’argent de ta vieille. Ça te va ? 

-Je te regarde mais c’est Machiavel que je vois.

-C’est pour toi que je fais tout ça…

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

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