«Deux coups d’avance»

-Chéri, ça va ?

-Oui, ça va.

-Depuis quelque temps, tu me sembles ailleurs quand on est ensemble. Qu’est-ce qui t’embête ?

Depuis que son épouse lui a fait savoir qu’il pouvait désormais vivre sa vie comme bon lui semble, Paul Masudi se savait dans des bien mauvais draps. Le sempiternel dragueur connait trop bien la gente féminine pour prendre à la légère les mises en garde de la Daronne. Cette dernière lui a toujours été fidèle et n’a jamais laissé voir à quiconque que c’était elle qui ramenait la majeure partie des revenus du couple.

Comment son épouse en était-elle arrivée à tourner la page de leur mariage ? Paul n’en revenait toujours pas. La Daronne est une femme bien élevée. Jamais d’esclandres en public malgré les nombreux écarts de son époux connu à Bandal comme un dragueur invétéré.

-Non, non. Ça va. Je n’ai pas de soucis.

Paul était conscient que sa réponse était loin d’être rassurante. Après six mois de relation, Éliane a appris à connaître de son compagnon. La jeune demoiselle a bien remarqué que son amant n’était plus le même depuis «Les retrouvailles».

-A la maison, ça ne va pas ?

-N’insiste pas. Je ne suis pas d’humeur à discuter.

-Tu ne l’es plus depuis la pré-dot de ma sœur. Y a-t-il quelque chose qui s’est passé qui te contrarie ?

Depuis son jeune âge, Éliane impressionne son entourage par sa capacité à sentir les coups. Dans sa famille, elle est surnommée «Deux coups d’avance». Elle voit venir les choses avant tout le monde. Quand Ted avait constaté qu’elle l’avait quitté sans jamais le lui dire pour se jeter dans les bras de Paul, le jeune homme lui avait envoyé un mail sans contenu via la messagerie de la banque. L’objet du mail : «Deux coups d’avance. Bravo l’artiste !».

Ted avait été subjugué par la capacité d’Éliane à comprendre qu’il était désormais fauché et qu’il ne pouvait plus lui assurer l’aisance et le niveau de vie auxquels il l’avait habituée. Pourtant, le jeune employé de banque venait de contracter un nouveau prêt bancaire pour pouvoir offrir à sa dulcinée une petite RAV4 deux portières. Malheureusement pour lui, sa petite amie savait calculer. Avec deux crédits à rembourser, Ted n’avait plus grand-chose comme revenus. Il fallait trouver un nouveau pourvoyeur. Le nouveau pigeon s’appellera Paul. Éliane va appliquer avec ce dernier exactement la même stratégie qu’avec Ted.

-Tu sais. Si avec la Daronne ça ne marche pas fort, je peux accepter de me mettre en retrait. Le temps pour vous de vous réconcilier. Et pour toi de la reconquérir.

-Tu es sérieuse ?

-Oui. On pourrait se voir désormais une fois par semaine seulement. Le reste du temps, tu seras chez toi après le boulot.

-Non. Je ne peux pas te faire ça.

-C’est ok pour moi. Je ne veux pas que tu perdes ton mariage. Quand tout va se stabiliser, on pourra reprendre notre relation comme avant.

Paul n’en croyait pas ses oreilles. Éliane est naturellement très possessive. Depuis qu’ils sont ensemble, la jeune demoiselle exige à voir son amant tous les jours. Week-ends compris.

Désespéré et inquiet depuis l’ultimatum de la Daronne, Paul ne prend pas la peine d’analyser le conseil de sa maîtresse. Apparemment, tout est à son bénéfice. Il aura désormais du temps pour reconquérir son épouse et la convaincre de tout remettre à plat. Revenir dans ses bonnes grâces. Et bénéficier à nouveau de sa générosité financière. Car c’était cela le plus gros problème pour Paul. La Daronne avait privé son époux tout accès à ses comptes bancaires. Bien que cadre à la direction de migration, Paul ne pouvait pas entretenir Éliane avec son seul salaire.

-Comment tu vas faire pour entretenir tout ça ?

-T’en fais pas. Je travaille. J’ai des économies. Et si jamais, j’ai des problèmes d’argent, je sais que tu seras là pour moi. N’oublie pas, tu es toujours mon chéri.

-Merci beaucoup mon amour.

Les deux amants se quittent quelques minutes après avec la promesse de continuer de s’aimer malgré la distance.

Quand elle rentre dans sa maison après avoir raccompagné Paul jusqu’à son véhicule, Éliane jette un rapide coup d’œil à l’horloge du salon. Il est 22h10. Elle prend son téléphone et envoie un message Whats’App : «Ça te dirait de passer nuit chez moi ? Je me sens seule.»

-Laisse-moi raccompagner la vieille. J’arrive.

Une demi-heure plus tard, une Fortuner noire fait son entrée dans la cour de la parcelle qu’Éliane loue depuis quatre mois déjà.

-Tu m’as manqué.

-Toi aussi…

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

2 commentaires sur « «Deux coups d’avance» »

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