Celio

-Tu ne m’as jamais parlé de lui. Comment était-il ?

-Physiquement, il était très beau. Corps d’athlète. Un visage sans défaut.

Intellectuellement, il était très brillant.

-Waouh ! Le mec parfait, quoi !

-Sauf qu’il n’existe pas de mec parfait.

-Peut-être qu’ils existent mais qu’on n’a pas eu la chance d’en croiser.

-Comme tu es encore jeune, tu peux toujours en chercher. Peut-être que tu seras la première femme à en trouver.

-Arrête de te moquer…

Jessica traversait des moments de doute depuis quelques semaines. Le dernier coup de fil de Marc a renforcé ses doutes. Avait-elle pris la bonne décision ? Après l’appel de Marc, la jeune dame s’est décidée de s’ouvrir à quelqu’un. Elle devait parler. De ses doutes. De ses hésitations. De son malaise de voir sa fille grandir sans son père. Mais parler avec qui ? Alors qu’elle cogitait et passait en revue toutes ses relations, elle reçoit un SMS de Marguerite : «J’espère que tout se passe bien là-bas. Donne de tes nouvelles. Bisous. Ta petite mère». Soudain, elle se souvient que son ancienne nourrice était la personne la mieux placée pour l’écouter, la comprendre, la conseiller.

Marguerite a vu naître Jessica. Elle a été sa nourrice. Depuis son tout jeune âge, Jessica s’est toujours confiée à elle. Quand les problèmes avec Marc ont commencé, les deux femmes se parlaient beaucoup. Depuis son arrivée à Kananga, la jeune dame n’a pourtant pas téléphoné à son ancienne complice. C’est le message de cette dernière qui relance la relation. Une fois Eunice endormie, les deux femmes passent une bonne partie de la nuit au téléphone. Jessica lui relate désormais ses journées, ses tracas, les appels de Marc, ses doutes. Marguerite raconte à sa «fille» ses histoires de jeunesse.

-Celio, ce n’est pas son nom.

-Mais pourquoi maman et toi l’appeliez Celio.

-Ce surnom que nous lui avions collé est tiré d’une chanson du Tout-Puissant OK Jazz de Franco. Le titre parle d’une femme qui a appris que son époux la trompait. Et dans la chanson, la dame s’adresse à sa rivale.

-Ah bon ? Je ne connais pas cette chanson.

-«Mboka nini bakabaka mobali eh

Libala wapi omona moninga a kabela yo

Na makusa to lambaka

Mwasi na mwasi na nzungu na ye

Lelo na kabela yo Celio liboma te.»

Après avoir fredonné un air de «Celio», Marguerite s’arrête. Jessica remarque que la voix de sa «petite mère» tremblotait à la fin.

-Tu l’aimais beaucoup ?

-C’est le seul amour de ma vie.

-Qu’est-ce qui s’est passé ?

-Je venais d’avoir mon diplôme d’Etat. Je constituais mon dossier pour entrer en faculté de médecine. J’avais à peine 18 ans. Il en avait 26. Et il venait de terminer ses études de polytechnique à l’Université de Kinshasa. Je l’ai rencontré chez ma meilleure amie dont il était l’oncle. Le premier jour où il m’a vu, il a dit à son frère, le père de ma copine, qu’il voulait m’épouser. Deux jours après, ma copine vient me chercher chez moi pour me dire qu’il y avait quelqu’un qui voulait me voir. Quand nous sommes arrivées chez elle, j’ai trouvé son père qui me présente à son frère et me dit que ce dernier voulait m’épouser. Je ne sais plus ce que j’avais bafouillé mais je suis sortie de la maison en courant. Et je suis allée chez ta mère. Je lui ai raconté ce qui s’est passé et je lui ai dit que j’étais amoureuse du monsieur. Elle m’a demandé de me calmer et de prendre le temps de réfléchir. Je me souviendrai toute ma vie de cette phrase qu’elle a prononcée : «Un mariage peut faire de toi la femme épanouie que tu rêves de devenir mais il peut également faire de toi une ratée». J’aurais dû l’écouter.

-Vous aviez quelle relation, maman et toi ?

-Ta mère était une sorte de grande sœur pour moi. Nous habitions le même quartier à Lemba. Quand je suis entrée au lycée Kabambare, elle était déjà en cinquième année secondaire. Elle m’a pris sous son aile. Nous étions ensemble à la recréation. Nous rentrions ensemble après les cours. Le jour de son mariage avec ton père, j’étais en cinquième année. Mais elle a demandé que ce soit moi qui m’occupe de la table des parents de ton père. Nous étions très proche. Après son mariage, j’allais chez elle tous les jours après les cours. Elle n’était pas tout à fait d’accord pour mon mariage. Elle m’a demandé de finir d’abord les études universitaires. Mais moi, j’étais pressée. Je voulais vivre la vie qu’elle avait. Ils étaient si bien avec ton père. Je ne comprenais pas qu’elle voulait me protéger contre un danger que je ne voyais pas et qu’elle côtoyait déjà : la dépendance financière vis-à-vis d’un homme.

-Elle s’était mariée alors qu’elle n’avait pas encore fait ses études universitaires.

-Elle ne travaillait pas non plus. Et elle ne voulait pas que je me retrouve dans cette situation. Mais j’étais trop passionnée pour l’écouter. J’aimais Celio comme tu ne peux pas l’imaginer. J’ai imposé ce mariage à mes parents qui n’étaient pas non plus d’accord…

-Mais comment vous vous êtes mariés ? Allô ? Allô ? Merde ! Le téléphone de Jessica s’était déchargé sans qu’elle ne s’en rende compte. Il s’est éteint. Au cours de cette nuit noire à Kananga, la jeune femme, plongée dans l’obscurité de sa chambre, ne trouve pas le sommeil. Sa main gauche posée sur le dos de sa petite fille, sa main droite soutenant son cou, elle repense sans cesse à cette phrase : «Un mariage peut faire de toi la femme épanouie que tu rêves de devenir mais il peut également faire de toi une ratée»…

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

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