Les retrouvailles

-Ah vieux na ngai ! Nzambe a pambola yo. O sali petit na yo ba bien.

Deblaison n’en finit pas de remercier Ted. Il n’en revient toujours pas que son fidèle client, encore récemment fauché, lui ait ramené de Dubaï deux ensembles de costume homme. La veille de son voyage, Ted avait payé toutes ses dettes.

-Petit, je te dois combien ?

-Ah, vieux ! O zalaka kaka ?

-Petit…

-Zela na tala na cahier, vieux.

A côté de Deblaison, une jeune fille que Ted n’avait jamais vue auparavant. Le regard insistant du jeune banquier pousse Deblaison à tout lui raconter.

-Vieux, elle c’est ma chérie, Wiva. Elle est venue pour qu’on cause un peu.

-Bonjour mademoiselle. Excusez-nous, lui lance Ted qui prend Deblaison par le bras et l’amène à côté.

Avec le temps, Ted était devenu une sorte de grand-frère pour Deblaison. Le jeune garçon lui soumet régulièrement ses problèmes. Il a quitté la fac de Droit l’année dernière alors qu’il était passé en troisième année graduat à l’Université de Kinshasa. Ses parents ont péniblement financé les deux premières années. Un matin, son père le sort de son lit et l’amène à l’extérieur de la maison.

-Blaise, je dois faire un choix. Ta petite sœur est en dernière année secondaire. Je ne pourrai pas supporter vos frais cette année. Je vais m’arranger pour lui trouver de quoi payer ses frais. Mais toi…

-Ce n’est pas grave, papa. Tu as fait le bon choix.

C’est ainsi que Deblaison s’est retrouvé changeur de monnaie et revendeur de crédit de téléphone à l’entrée Kimbondo à Bandal. C’est là qu’il a fait la connaissance de Ted, «le jeune banquier».

-Petit, tu l’as engrossée ?

-Oui, vieux. Elle me l’a annoncé hier soir.

-Qu’est-ce que tu comptes faire ?

-Ah vieux, mwa présentation na famille e ko sala bien. Faut na soigner…

-Mais comment vas-tu faire ?

-Bino, boza ba vieux na ngai. Bo ko sunga petit na bino.

-Ok. Je vais en voyage. On en parlera à mon retour.

-He vieux, o peli hein !

C’est donc pour que Deblaison soit à son meilleur auprès de sa belle-famille que Ted lui a ramené de Dubaï des vêtements et une paire de souliers

-La cérémonie, c’est pour quand ?

-Samedi, vieux. J’ai déjà réuni 5 casiers de bière. J’ai aussi une enveloppe avec les 100 dollars que vous m’avez remis avant d’aller en voyage pour apurer vos dettes.

-Ajoute ça.

Ted tend à Deblaison deux billets de 100 dollars américains.

Le jeune homme n’en revient pas. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Son fidèle client est passé de presque-démuni à sponsor en l’espace de quelques semaines. Mais le rapport de force ne lui permettait pas de poser beaucoup de questions.

-Vieux, Nzambe a zongisela yo ya mingi, se contente de dire Deblaison quand il quitte le domicile de Ted.

En se dirigeant vers ce qui lui sert de poste de travail- une chaise, un tabouret et un gros parasol avec logo d’une compagnie de télécommunication – Deblaison téléphone à sa compagne.

-J’ai pu réunir 300 dollars pour l’enveloppe.

-Super. Moi aussi j’ai une bonne nouvelle. Ma demi-sœur Éliane m’a acheté une robe et elle va payer pour le salon de coiffure.

-Chérie, biso toza bana Nzambe.

Contrairement à son compagnon, Wivine n’est pas du genre très optimiste. La vie lui en a bien fait baver. Elle a été élevée seule par sa mère. Issue d’une liaison extraconjugale, elle a rarement vu son père. Quand elle était plus jeune, elle allait de temps en temps en vacances chez lui. Mais les remarques désobligeantes de l’épouse de son père et de ses demi-frères lui avaient définitivement coupé toute envie de côtoyer «son autre famille», comme elle aimait appeler Éliane, Patrick et Dieubon. Jusqu’à la fin de ses études secondaires, c’est son père qui lui payait sa scolarité. Au moment d’entrer à l’université, sa mère lui fait savoir que son père ne comptait plus s’occuper d’elle.

«Il a dit que tu es maintenant majeure. Tu peux te débrouiller toute seule.»

Depuis, Wivine a rejoint sa mère qui vend de l’huile et de la farine de manioc au marché Gambela. Les deux femmes louent une petite «deux-pièces» sur l’avenue Opala à Kasa-Vubu.

Mais Wivine n’a pas coupé tout lien avec «son autre famille». Elle parle régulièrement au téléphone avec Éliane, sa demi-sœur. Cette dernière a désormais quitté le toit paternel et loue seule une grande parcelle au quartier Beau-Vent dans la commune de Lingwala. Face au refus catégorique de son père de recevoir Deblaison et sa famille chez lui à Limete, Eliane a proposé d’accueillir la cérémonie.

-Chérie, samedi nous allons recevoir ici la famille du copain de ma demi-sœur qui a été engrossée. Papa ne veut pas les recevoir chez nous. Ça ne t’embête pas ?

-Non. Ça ne m’embête pas.

Paul et Éliane n’avaient plus besoin de se cacher dans des salons privés. L’homme passait ses soirées et ses week-ends chez sa compagne. Une belle maison de quatre pièces avec gardiens louée à 2000 dollars américains le mois.

Le samedi, alors que les familles de Deblaison et Wivine sont dans le grand salon pour discuter, les amis des deux jeunes gens font leur entrée dans la parcelle, magnifiquement décorée pour l’occasion. C’est Éliane et Paul qui s’emploient pour mettre à l’aise les invités.

Le soleil était déjà bien couché. Et seule la lumière éblouissante d’un gros projecteur éclairait désormais la parcelle quand les invités VIP de Deblaison arrivent : quatre garçons et une dame qui descendent de deux gros 4X4.

Ted avait promis à Deblaison une grosse équipe. Il a tenu parole. Marc, Éric, Richard, lui-même et sa nouvelle compagne font leur entrée dans la parcelle sous les regards incrédules d’Éliane et de Paul.

-Qu’est-ce que tu fais là ?, demande Paul à son épouse.

-Je te croyais en mission à Boma, répond Valentine.

Agrippée au bras de son compagnon, Éliane n’ose pas jeter un regard vers Ted et sa bande.

Le jeune banquier décide de prendre les choses en main.

-On va se comporter comme des personnes adultes…

Il n’avait pas achevé sa phrase.

-Toi, je vais te tuer…

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

5 commentaires sur « Les retrouvailles »

  1. Le drame est en train de se tisser, et les personnages finissent par se rencontrer. Il faudra peut-être donner aux textes une destinée qui va au-delà du cercle lingalaphone, en évitant toutes les paroles en lingala, d’autant plus qu’elles ne sont pas traduites.

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