Oeil pour oeil

-Merci papa Paul.

-Ne m’appelle pas papa. Pour toi, ce sera seulement Paul. Et ne me vouvoie plus.

-D’accord. Bonne journée.

Éliane descend de la grosse Ford Explorer de Paul Masudi. Cet important client de la Mosolo bank rechigne à entrer à l’intérieur de l’agence pour faire ses transactions. Grâce à un ami, un autre client de la banque, il a fait la connaissance de la jeune employée. Une fois par semaine, il gare sa voiture en face de l’agence de la Gombe et appelle Éliane au téléphone. La jeune femme le rejoint dans le véhicule où la transaction est faite en toute discrétion.

«Je n’aime pas être vu en train de faire d’importantes transactions», avait dit Paul à Éliane pour lui expliquer pourquoi il refusait obstinément de faire comme tous les clients.

-Je comprends. Ça ne me pose pas de problème de vous aider, avait répondu l’employée de banque.

Officiellement, la pratique était interdite à la Mosolo bank. Mais les responsables ne le rappelaient pas aux employés, connaissant tout le bénéfice que cela pouvait procurer aux uns et aux autres…

Si Paul demandait à pouvoir faire ses transactions dans son gros 4×4 aux vitres teintées, c’était aussi parce que ça permettait une courte discussion avec Éliane. Dix minutes généralement. Pas plus. Mais suffisant pour pouvoir dire à la jeune femme qu’il la trouvait très jolie et qu’il l’inviterait un jour prochain à prendre un verre. Et depuis environ un mois, un bisou et une promesse de se voir dans la soirée après le travail sont venus s’ajouter dans le programme marathon de dix minutes. Avant de descendre du véhicule, Éliane avait droit à deux billets de 100 dollars américains «pour le service».

-Tu viens d’où ?

-Du supermarché. J’avais besoin de mouchoirs-papiers.

Éliane n’a pas osé dire à Ted qu’il sortait du véhicule d’un gros client de la banque. Son collègue et petit ami connait trop bien le milieu. Il sait comment finissent les histoires entre employés et «gros clients» qui n’entrent jamais dans l’agence.

-Tu viens ce soir à la Remontada ? Marc sera avec nous. On veut l’aider à oublier un peu son problème de couple.

-Non. Je ne pourrai pas. Maman n’est pas très en forme. Je dois être auprès d’elle.

-Tu veux que je passe chez toi ?

-Non. Non. Ça va aller. Occupe-toi de Marc. Il est dans le dur.

Depuis environ un mois, Ted sent que quelque chose a changé chez Éliane. Plus distante, elle accepte difficilement ses invitations. Et il est plus difficile de la joindre à certaines heures de la soirée. Avec deux crédits bancaires à rembourser, Ted n’insiste pas. Il n’a plus de quoi inviter Éliane dans les restos chics de la Gombe comme au début de leur relation. Il a même été jusqu’à revendre sa petite citadine, achetée avec son premier crédit.

Éliane, jeune femme belle et sujette à de nombreuses sollicitations, est habituée à être entretenue par ses compagnons. Elle n’a pas mis beaucoup de temps pour comprendre que Ted menait grand train grâce à des crédits bancaires. Quand son petit ami lui a annoncé qu’il avait revendu son véhicule, la jeune femme a vite fait ses calculs. Ted était dans le rouge. La belle s’est sauvée du navire avant qu’il ne coule.

-Ça va, ma belle ?

-Très bien. Et toi ?

-Super !

-Beuh, mets-toi à l’aise. Tu peux enlever ta veste.

Éliane rencontrait de plus en plus souvent Paul après le travail. Leur lieu de rencontre ? Un bistrot avec espace privé à Beaumarchais. Là, les deux nouveaux amoureux passaient la soirée ensemble jusque tard avant que l’homme ne raccompagne la jeune femme chez elle et ne rentre chez lui.

Tout se passait bien pour les deux amoureux jusqu’à ce soir où Mamitcho, amie de l’épouse de Paul aperçoit ce dernier, le bras autour de la taille d’Éliane, ouvrir la portière de son véhicule pour la jeune femme. Du bistrot où elle prend un verre avec Matthieu, son «lapin», la quinquagénaire prend quatre photos avec son Iphone. Sur l’une, on aperçoit distinctement les deux amants en train d’échanger un baiser.

Paul et Valentine Masudi sont mariés depuis 25 ans. Elle avait 20 ans. Il en avait 30. Elle avait arrêté ses études pour subvenir aux besoins de sa famille et revendait des habits qu’elle achetait à Lagos, au Nigeria. En 25 ans de mariage, son époux était passé d’agent-terrain au service de douanes à chef de direction. C’est à l’aéroport de Ndjili que les deux se sont connus. Paul venait de commencer son travail. Un matin, il aide une jeune femme pressée à embarquer rapidement dans un avion.

A son retour de Lagos, la jeune femme lui offre un parfum et une chemise blanche. C’est le début de leur histoire. Paul et Valentine Masudi ont trois enfants, tous étudiants dans une université sud-africaine. Le couple vit à Bandal…dans la même parcelle que Ted. 

-Ma chère, je t’ai toujours dit que cet homme ne te mérite pas.

-C’est le père de mes enfants.

-Et alors ? Ça lui donne le droit de tout faire ?

Au lendemain de sa découverte, Mamitcho présente les quatre photos à sa copine de toujours. Depuis quelques années, elle rapporte à Valentine tous les écarts de son époux.

-Cette fois-ci, c’est trop. Il faut que tu te décides.

-Que veux-tu que je fasse ? Tu veux que je quitte mon époux ?

-Ce n’est pas ce que je te demande. Toi aussi tu as le droit de vivre. Il fait sa vie. Toi aussi, fais ta vie. Ma chère, o lali ba lali yo !

Valentine passe son temps à s’occuper de ses investissements. Elle ne se rend plus à Lagos. C’est désormais Dubaï et la Chine. Propriétaire de trois boutiques d’habillement et de meubles à Kinshasa, elle passe son temps au téléphone, dans ses carnets de compte ou dans un avion. Intérieurement, elle se reproche d’avoir négligé son mariage.

-Ma chère, tu n’as pas à te reprocher quoi que ce soit. C’est l’argent que tu apportes dans cette maison qui a acheté la parcelle où vous vivez. Ton époux se comporte mal et n’a aucune excuse.

-Mais quand même…

-Quand même moko te eza wana. Trouve-toi un petit copain. Fais comme moi. J’ai mon petit lapin qui s’occupe de moi. Mon mari se tape de jeunes filles. Moi je me tape de jeunes garçons. C’est œil pour œil…

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

6 commentaires sur « Oeil pour oeil »

  1. Très bien. Des expressions en lingala imposent une frontière au texte, surtout pour ceux qui ne connaissent pas cette belle langue.

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    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour votre remarque. C’est un risque que j’ai pris. J’ai entendu des collègues qui ne connaissent pas la langue me dire « c’est bien. ça pimente un peu le texte ». J’espère pouvoir les amener à apprendre quelques rudiments de cette belle langue.

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  3. « Oeil pour oeil » À peine je finis la lecture que j’ai déjà envie de lire la suite. Nous attendons aussi la suite du côté de la fameuse rencontre entre les deux hommes rivaux. Nous serons en mode  » Ngomba n’a ngomba ekutanaka te kasi moto n’a moto bakutanaka😉 »

    Aimé par 1 personne

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