Éliane

-Petit, qu’est-ce que tu fais ici à cette heure ?

-Mais vieux, o lakaki ngai ?

-Haaa petit ! Reviens plus tard…

Ted referme rapidement sa porte. Dehors, Deblaison, 22 ans, longiligne, dreadlocks sur la tête, vareuse du Real de Madrid sur les épaules, pantalon jeans et chaussé de Converse blanc n’en croit pas ses yeux.

«Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?». Ted est l’un de ses fidèles clients. Chaque matin, avant d’aller au travail, le jeune employé de banque lui achète du crédit de recharge pour ses deux Iphone. Deux dollars pour sa SIM Airtel et trois dollars pour sa SIM Orange. Cinq dollars au total qu’il paie à son retour du travail. Ces cinq derniers jours, il n’a pas payé. Ted est rentré après minuit à chaque fois. Même si Deblaison est téméraire, il ne peut pas risquer de perdre son argent et, peut-être, sa vie en restant au coin de l’avenue Baluba jusqu’à cette heure-là pour attendre son débiteur.

Ce samedi matin, il a donc décidé d’aller frapper à la porte de son «Vieux» au numéro 10 de l’avenue. Ted loue une petite annexe, derrière la maison principale de la parcelle, un vieux logement semblable à ceux que l’on voit un peu partout à Bandal. Loyer : 250 dollars américains. Dix mois de garantie payés avant d’occuper le lieu. Quand il a aménagé il y a une année, Ted n’avait éprouvé aucune difficulté pour réunir les 2 500 dollars. Il venait de contracter un prêt auprès de la banque où il travaille : 10 000 dollars américains.

De cette somme, il n’en reste que l’argent de garantie détenu par le propriétaire de la parcelle et sa petite citadine qu’il a achetée pour ses déplacements. Bien que petite, la voiture de Ted ne peut pas rester chez lui. Le gros 4X4, une Ford Explorer, de son voisin qui occupe la maison principale encombre la petite cour intérieure de la parcelle.

Chaque soir quand il rentre à la maison, Ted laisse donc sa voiture devant le «conteneur», un poste de police à quelques mètres de chez lui que d’autres habitants du quartier utilisent comme parking pour la nuit, moyennant 5 000 francs congolais.

-Vieux, ozo sala petit na yo faux ! Eza rien, lance Deblaison au moment où la porte se referme sur lui.

Dépité, le jeune commerçant quitte la parcelle.

Ted est pourtant l’un de ses plus fidèles clients. Cinq dollars de crédit de communication achetés tous les jours, c’était important pour le petit portefeuille de Deblaison.

Mais le jeune homme avait remarqué que son client avait de plus en plus de mal à honorer ses dettes. Il n’en connaissait pas la raison.

Pour entretenir son train de vie, Ted a dû contracter un nouvel emprunt auprès d’une autre banque. Montant : 10 000 dollars américains qui sont partis en fumée comme les premiers. Les sorties quotidiennes à la «Remontada», les conquêtes féminines, les bouteilles de champagne à «Ngwasuma» et… la voiture offerte à Éliane ont rapidement épuisé les deux crédits.

-Je termine un peu tard aujourd’hui. Tu m’attends pour me déposer ?

-Oui, bien sûr.

Éliane et Ted sont collègues. Un soir alors qu’il partageait un verre avec Richard et Éric à la «Remontada», Ted aperçoit Éliane avec une amie entrer dans le bistrot. Il lui fait un signe de la main.

-Salut Ted ! Ça va ?

-Toujours humble, répond son collègue qui l’invite à se joindre au groupe.

-Mais je suis avec une amie…

-Vous êtes lesbiennes ?

-Non. Pourquoi ?

-Joignez-vous à nous alors…

Éliane fait signe à sa copine Rachel qui rejoint finalement la bande.

Ce soir-là, Ted va dépenser 150 dollars américains en consommation. «C’est le prix à payer pour attirer une bombe sur son lit», avait-il confié à ses amis après le départ des deux demoiselles à qui Ted avait remis un billet de 50 dollars américains pour le transport.

-Prenez un taxi express, avait intimé le jeune employé de banque.

-Merci. On se voit demain ?

-Oui. Je t’appelle le matin.

-Cool !

C’est comme cela que la relation entre les deux collègues a commencé.

Après le travail, celui qui terminait plus tôt attendait l’autre pour aller passer la soirée dans un bistrot ou un lounge bar. Éliane n’était pas du genre à fréquenter les «milieux populaires», comme elle le revendiquait elle-même. Avec elle, c’était toujours le bar le plus branché, le restaurant le plus huppé.

Richard et Éric avaient pourtant prévenu leur ami. Sans succès.

-Mon cher, tu as vu le compte Instagram d’Éliane ?

-Non, pourquoi ?

-Yaya, aza mutu na niveau na yo te…

-Arrête-moi ça.

-Tu devrais écouter Éric, lance Richard après avoir déposé son verre de Nkoy sur la table.

-Si ces photos sont vraies, cette fille va en vacances à Dubaï chaque six mois. Son Instagram est plein de clichés des boutiques et chambres d’hôtel de Dubaï. Et je parie qu’elle ne paie pas ça de sa poche, poursuit Éric.

-Hé hé, ça suffit. Je ne vous ai rien demandé. C’est ma go. S’il faut même lui remettre tout mon salaire, je le ferai.

Éric et Richard se lancent un regard furtif sans dire un mot. Ted n’a rien remarqué. Il avait visiblement l’esprit ailleurs.

-Dites-moi, on en est où avec notre projet de lancer notre business. On a laissé tomber, c’est ça ?, demande Richard à ses deux amis.

-Moi je n’ai plus rien à mettre sur la table, répond Ted.

-Plus rien ?, s’emporte Éric au point de renverser sa bière. Il me semble que tu as contracté un deuxième prêt pour te permettre d’apporter ta part.

-Mon cher, cet argent je ne sais même plus comment il est fini, répond Ted, la tête entre les mains.

-J’espère que c’est une blague, conclut Richard.

-…

Avec les 10 000 dollars américains de son deuxième prêt, Ted avait acheté une voiture pour Éliane. Pendant les deux mois qui ont suivi le cadeau, la jeune fille était au petit soin avec son amoureux. Elle lui faisait même la cuisine le week-end. Ce qui lui valait quelques railleries de la part de son amie Rachel.

-Ma chère, na moni mbala oyo to ko bala hein !

-Ya wapi? Fuga nde ozo sala mosala…

L’argent des deux prêts terminé, Ted n’avait plus que son salaire. Ou ce qu’il en restait après le remboursement mensuel des deux créances. A peine 300 dollars américains avec lesquels il devait payer le loyer, sa provision alimentaire, son carburant et toutes ses dépenses. Cela, Deblaison ne le savait pas quand il frappait à 5 heures du matin à la porte de Ted pour lui réclamer l’argent des unités prises à crédit les derniers jours.

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

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