Sharufa

Devant l’ascenseur qui doit le conduire au troisième étage de l’immeuble qui abrite sa rédaction, Richard tente de toutes ses forces de rester calme. La veille dans la soirée avant de quitter le boulot, il a publié un article truffé d’imprécisions et de fautes sur le site Internet de sa radio, pressé d’aller retrouver ses amis pour partager «un verre».

C’est à 23h, alors qu’il se séparait d’avec ses amis qu’il reçoit le message Whats’App qui va le priver de sommeil.

«Ce n’est pas grave d’oublier le nom du ministre des Affaires étrangères. Mais c’est très grave d’annoncer sur le site Internet de la plus grande radio du pays la démission du ministre des Affaires étrangères alors qu’il s’agit du ministre des Infrastructures et de ne même pas s’en rendre compte cinq heures après. L’article dans son ensemble est lamentable. Pas de contexte. Pas de mise en perspective. Par bonté, je m’interdis de parler d’orthographe. On était pressé de s’en aller faire la fête? Demain, viens à mon bureau dès que tu arrives au boulot !»

-Je crois c’est la petite de tout à l’heure.

-Qui ? Celle avec qui on a été au bistrot ?

-Oui. Je lui ai filé mon numéro de téléphone.

Quand son Iphone vibre dans la poche intérieure de sa veste noire alors qu’il descend du véhicule de son ami Ted, Richard s’attend à recevoir un message de la demoiselle qu’il a invitée à «partager un verre» alors qu’il discutait avec ses trois potes à la «Remontada».

-Mademoiselle, tu te joins à nous. Il y a assez de place.

Richard tire une chaise de la table voisine et les trois amis font de la place pour laisser la jeune demoiselle s’asseoir à leur table.

-Je ne vais pas traîner. On m’attend chez moi.

-On va te déposer, s’il le faut. On prend juste une bière.

-Ok. Juste une.

-Moi, c’est Richard. Je suis journaliste. Mes amis ici m’appellent RC.

-Pourquoi RC ?

-Richard Cikangu, c’est mon nom complet.

Les trois autres amis éclatent de rire.

-Mais pourquoi riez-vous ? Mon nom, ce n’est pas Richard Cikangu ?

-Si si. C’est bien ton nom, intervient Ted qui se présente, à son tour : Teddy Tshikala. TT pour les intimes.

-Éric Tabu. ET, pour les intimes, enchaîne celui qui semble être le plus jeune de la bande.

-ET, c’est plus proche d’extraterrestre que d’autre chose, raille Marc. Moi, c’est MM, finit-il par lancer.

-Pourquoi vous avez tous des surnoms ?

-On est de vieux potes, répond Richard. Mais toi, c’est quoi ton nom ?

-Péguy Sharufa.

-Vous êtes la fille de Shaggy Sharufa ?

-Non.

Pendant que les quatre garçons multiplient les questions à l’intention de la jeune demoiselle, une serveuse arrive.

-Qu’est-ce que je vous sers ?

-Une Doppel, répond Péguy.

Ted, Éric, Marc et Richard se regardent instantanément. Sans dire un mot. La Doppel Munich est une bière de l’une des principales brasseries de la RDC. Brune, elle est réputée forte. Les publicités produites et diffusées régulièrement sur les télés de Kinshasa la présentent comme «la bière de caractère destinée aux vrais hommes». Des jeunes hommes musclés s’adonnant à des travaux pénibles sont présents dans la publicité pour bien montrer qu’il s’agit d’une bière pour les «vrais hommes».

Après le départ de la serveuse, Richard tente de reprendre la conversation avec son invitée.

-Vous habitez le quartier ?

-Non. Je réside à Ndjili.

Les quatre garçons se lancent encore un regard. Cette fois, beaucoup plus discret.

Le bistrot où la bande a pris l’habitude de partager un verre chaque soir après le travail est situé à Lingwala. Comme Ndjili, c’est l’une des vingt-quatre communes de Kinshasa. Mais les deux municipalités sont assez éloignées.

«Remontada». C’est le nom du bistrot. En plein cœur de Kinshasa. Sur l’avenue, une dizaine d’autres bistrots accueillent une clientèle en majorité jeune en fin d’après-midi. Des jeunes employés des banques, des sociétés de télécommunication, des journalistes, des employés des services publics, des commerçants… s’y donnent rendez-vous après le boulot pour prendre «un verre». «Remontada» et ses concurrents ont l’avantage de se situer à une dizaine de minutes en taxi de la Gombe, le centre d’affaires de Kinshasa.

-A ta santé, ma chérie, lance Richard quand la serveuse termine de remplir le verre de Péguy. 

-Merci.

Les cinq verres s’entrechoquent en l’air dans un bruit sec.

Vingt minutes après l’arrivée de Péguy, Richard lui propose d’aller acheter des morceaux de viande de chèvre dont Moussa s’est fait la spécialité.

Moussa, c’est l’une des attractions de «Romontada». Taille svelte, crâne rasée, 1,75m, Malien arrivé à Kinshasa au début des années 2000 pour chercher fortune. Moussa a la réputation d’offrir la meilleure viande de chèvre grillée de Kinshasa.

Avec sa légendaire blouse blanche tachée de graisse, il ne se départit jamais de son sourire. A l’arrivée de chaque client, il lance «Eh mon ami, ça va ? Je ne te vois plus. J’espère que tu m’as pas fui hein !».

Pour 10 000 francs congolais, tu as un morceau de viande de chèvre grillée saupoudrée de piment sec et quelques rondelles d’oignon, accompagnée d’une chikwangue. C’est rare qu’un client de «Remontada» n’en commande qu’un.

Quand Richard remet à Péguy un billet de 20 dollars américains pour aller faire une commande de viande de chèvre, la jeune demoiselle marque un temps d’arrêt. Ted qui a compris le message ajoute un autre billet de 20 dollars.

-Tiens, ajoute ça. Le groupe s’est élargi.

-Merci, répond Péguy qui se dirige vers Moussa…

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

4 commentaires sur « Sharufa »

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