L’école, la bataille que nous ne pouvons pas perdre

J’ai eu l’idée de ce billet en lisant le texte que l’abbé Apollinaire Cibaka va lire cette semaine à ses auditeurs de la radio «Ditunga». Chaque semaine, les auditeurs de cette radio ont droit à un édito que ce prêtre catholique leur lit sur les ondes de ce média qui émet à Ngandanjika dans la province de la Lomami. Depuis quelques semaines, l’abbé Apollinaire me fait l’honneur de me soumettre ses textes pour une relecture avant qu’il ne les diffuse. Je vous invite d’ailleurs à faire un tour sur le site Internet de cette radio pour écouter ses «Télégrammes» (en français et en tshiluba), toujours très justes et interpellateurs.

Dans le texte qu’il m’a envoyé ce matin, l’abbé Apollinaire revient abondamment sur la formation.

Un sujet qui me tient à cœur plus que tout autre. A ceux qui me demandent par où il faut commencer pour redresser le pays, je réponds inlassablement par un «Il nous faut une bonne école».

Personne n’ignore que le Congo fait face à beaucoup de défis. Les uns aussi importants que les autres. Mais s’il est une bataille qu’il faut mener immédiatement et y consacrer tous les moyens et les énergies nécessaires, c’est celle de l’enseignement et de la formation.

Découvrir l’inconnu

Quand j’étais élève à Kinshasa, je pleurais quand, pour une raison ou une autre, je ne pouvais pas aller à l’école ou que je devais y arriver en retard.

J’aimais tellement l’école que les vacances me paraissaient trop longues. Limite, inutiles.

J’étais pressé de retrouver mes camarades et de rencontrer les nouveaux élèves. Plus que les enseignements- je n’étais pourtant pas un mauvais élève- c’était l’ambiance scolaire qui m’enthousiasmait. Les matchs de foot après les cours. Les déambulations dans les rues de Limete avec les camarades.

Parce que contrairement à la famille, à l’école on apprend à découvrir l’inconnu. Le voisin de classe que l’on découvre le jour de la rentrée. L’enseignant réputé colérique dans la classe de qui on arrive et avec qui on va passer toute l’année. Des matières nouvelles qu’il faut découvrir et assimiler.

Il y a tout un univers inconnu que l’enfant découvre à l’école. Cette découverte de l’inconnu est à mon sens le premier atout que l’enfant retire de ses années passées sur le banc de l’école. Parce toute sa vie, l’homme apprend à connaître et à se familiariser avec l’inconnu : l’autre qu’on ne connaît pas et avec qui on va travailler dans une même entreprise (c’est le collègue), l’autre que l’on ne connaît pas vraiment, pour qui on ressent un sentiment singulier et avec qui on rêve de passer le reste de sa vie (c’est l’époux ou l’épouse).

Apprivoiser la douleur et accepter l’échec

Et c’est à l’école que l’on comprend que l’on ne peut pas tout obtenir. Que l’autre- que l’on aime ou pas- a autant de droits que soi. Qu’il mérite le respect. Que ne pas tenir compte de cela peut donner lieu à une punition.

C’est la deuxième chose la plus intéressante que l’on apprend à l’école. Les actes que l’on pose ont des conséquences. Taper sur un camarade peut conduire à l’exclusion. Tricher peut valoir une note nulle. Bavarder avec un voisin peut être puni par un coup de fouet. Arriver en retard peut entraîner de rater toute une leçon.

A l’école, l’on apprend aussi que la réussite n’est pas un hasard. Que l’échec résulte d’une impréparation et d’un manque de sérieux.

Que la joie et la douleur sont deux choses que l’on va côtoyer toute sa vie. Que l’une peut succéder à l’autre, en l’espace de quelques minutes.

En deuxième année primaire au Complexe scolaire Cardinal Malula à Kinshasa, je venais de faire le maximum de points après une journée de trois interrogations. Tout heureux d’entendre l’enseignant le dire tout haut en me remettant mon cahier d’interrogations, j’avais alors esquissé un pas de danse pour chambrer mon voisin qui avait eu une mauvaise note. Furieux de mon comportement, mon enseignant m’avait puni avec plusieurs coups de fouet à l’avant-bras. Du rire, j’étais passé aux pleurs. J’ai retenu la leçon toute ma vie.

Le respect des symboles et des figures

C’est aussi à l’école que l’on poursuit et approfondit la découverte des symboles. Sans écusson sur sa chemise, on n’entre pas en classe. Pas de cravate, pas de cours. «Silence absolu» (pour reprendre l’expression mille fois lancée par un de mes enseignants) lors du «salut au drapeau».

Des éléments matériels- insignifiants aux yeux de certains- mais qui structure l’esprit du jeune élève qui apprend ainsi que le respect ne s’arrête pas aux hommes. Certaines choses méritent le même respect que les hommes. Le drapeau du pays en fait partie. L’école prépare l’enfant à cela aussi. Comme elle le prépare à se soumettre à la loi et aux règlements.

Elle lui apprend l’ordre. La porte de l’école qui se referme à 7h30 qu’il pleuve ou qu’il vante. Voilà une image qui reste dans l’esprit d’un enfant  plus que tous les sermons paternels sur la nécessité d’être à l’heure.

Les exemples de ces choses que nous apprenons à l’école et qui font passer un être de l’état d’enfant à celui d’adulte sont nombreux. Parce que le but de l’éducation est bien d’aider un enfant à devenir peu à peu un homme libre et formé sur qui la communauté va compter pour poursuivre sa construction jamais achevée.

Redonner à l’école sa place

Malheureusement, cette école qui a une mission si importante a été délaissée au Congo. Les écoles publiques sont devenues des lieux de passe-temps où enseignants démotivés tentent de transmettre un semblant de savoir aux gosses des pauvres. Plus grand monde n’envoie ses enfants dans ces établissements surnommés «Saint Bisumba», «EP Masoko pasi». Des expressions que j’ai entendues durant toute mon enfance et qui traduisent bien tout le mépris que le peuple a de son école. Car l’école publique, c’est l’école de la République.

Heureusement que le nouveau président a eu l’intelligence de matérialiser la disposition constitutionnelle sur la gratuité de l’enseignement. Il était temps. La place des enfants, de tous les enfants, c’est à l’école.

Il faut à présent parfaire ce dispositif pour permettre à tous les enfants du pays- où qu’ils soient- d’étudier gratuitement dans des établissements viables.

Puis viendra le temps de penser à la qualité de l’enseignement. Il ne suffit pas de permettre à chaque enfant congolais d’aller à l’école. Il faut ensuite lui assurer une formation de qualité qui fera de lui un juge intègre, un enseignant dévoué, un médecin compétent ou un architecte rigoureux.

Pour cela, il faut donner au secteur de l’éducation et de la formation le budget qu’il faut. Les enseignants ne doivent plus être les oubliés de la République. Si nous sommes conscients que c’est à eux que nous remettons les esprits de nos enfants, leur juste rémunération devrait paraître à tous comme une nécessité. Leur formation aussi.

«Un pays ne vit pas seulement de ce que, de l’extérieur, lui donne la terre, mais d’abord de tout ce qui sort du cerveau et du cœur de ses hommes et de ses femmes», écrit l’abbé Apollinaire dans son texte.

Nous ne pouvons pas perdre la bataille d’offrir aux enfants du Congo une bonne école. Car c’est une bataille. Tous les pays du monde l’ont compris ou ont été contraints de le comprendre: de l’état de l’école dépend la liberté ou la soumission d’une nation.

C’est de l’école que sortiront les hommes et les femmes au cerveau bien formé et au cœur généreux qui feront à nouveau du Congo, un pays libre, indépendant où il fait beau vivre pour chaque Congolais.

Illustration : Des élèves devant une école à Kinshasa (janvier 2019). Radio Okapi/Photo John Bompengo.

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

11 commentaires sur « L’école, la bataille que nous ne pouvons pas perdre »

  1. Très belle réflexion. Une bonne formation est nécessaire. Il est triste de constater la légèreté qu’il y a actuellement dans la formation. L’Etat doit absolument s’y mettre et bouger les choses. Et les enseignants ont perdu leur qualité de maître.

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      1. Très profond, l’école… c’est l’apprentissage des normes, des principes non seulement des mathématiques, d’arithmétiques, dactylographie, dessins scientifiques, latins… Et tout le reste… Au faite on apprend plus que ce l’on peut imaginer.
        Si on arrive à voir l’école selon cet article, et comprendre l’interpellation de l’auteur. Et bien l’avenir du Congo, sera meilleur.

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  2. L’école est un milieu educative que nous Devons entretenir pour que nos enfants recoive une melleiur formation, alors c’est le temps de tout arranger parceque l’avenir de nos enfants en depende

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  3. Cette plume, « la plume de Joël », n’est qu’une inspiration. Des vérités comme celles ci ne viennent qu’après une longue période de retraite : spirituelle ou scientifique, peu importe, mais retraite quand même et là Dieu parle.
    Que l’on joue avec tout sauf avec l’éducation. Faut-il aussi que, dans notre pays, l’apprentissage du civisme et le patriotisme prenne la place de la partie de l’histoire camouflée actuellement comme cours d’ECM?
    Que vive l’école et en particulier l’école congolaise, que vive les élèves congolais, que vivent les enseignants (les co-créateurs), que vive l’inconnu à découvrir, que vive l’éducation, que vive la plume de Joël (cette inspiration). J’ai lu et j’ai aimé.

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  4. Merci Joel la plume pour cette interpellation si importante.
    Nous avons la manie de changer les hommes dans un mauvais système et le résultat est pathétique: rien ne change!
    Nous devons changer le système et ce changement ne peut passer que par l’éducation. Il n’y a pas d’autre alternative.

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