Dans les prisons, des hommes et des femmes comme toi et moi

«La prison de Makala, c’est la résidence des mal-aimés.» C’est avec ces mots que Franck Diongo parle de la maison carcérale qu’il vient de quitter en ce mois de mars 2019 à la suite d’une grâce présidentielle.

Opposant du régime Kabila, il a été détenu pendant plus de deux ans dans cette prison. Député élu, la Cour suprême de Justice l’avait reconnu comme «l’auteur intellectuel de l’arrestation arbitraire, séquestration, tortures, coups et blessures sur des militaires de la Garde républicaine», dans sa résidence de Kinshasa en décembre 2016. Il a été condamné à 5 ans de prison.

Dès sa sortie de prison, il annonce vouloir s’impliquer pour «humaniser» la prison de Makala, la principale maison carcérale du pays.

Comme la plupart des prisons du pays, Makala est surpeuplé. Dans un document publié hier, l’ONG Human Rights Watch qui cite la mission de l’ONU en RDC mentionne que «les prisons principales de la RD Congo affichent un taux de surcapacité moyen de 432%».

Des hommes et des femmes derrière des chiffres

J’avais une idée plus ou moins vague de cette question de la  surpopulation carcérale dans le pays. J’y ai été personnellement confronté à partir de 2017 quand j’ai rejoint Kananga dans le Kasaï où je travaille comme reporter.

La prison centrale de Kananga est la première et la seule prison du pays dans laquelle j’ai mis les pieds. La première fois, c’était en juillet ou août 2017. J’accompagnais une équipe de l’unité pénitentiaire de la MONUSCO.

Construite dans les années 1950 pour 300 détenus, cette maison carcérale en comptait en ce moment-là plus de 800, gardés dans des cellules insalubres et très délabrées.

Après cette visite, j’ai été secoué par les conditions de vie de ces détenus. Des hommes et des femmes à qui la société a privé la liberté pour avoir enfreint les lois du pays. Mais à qui la société prive désormais toute dignité et toute humanité.

Où est notre humanité ?

Le cas de la prison de Kananga n’est pas une exception dans le pays. Loin s’en faut.

«Dans le pavillon où j’étais jusqu’à récemment, nous étions au moins 850 personnes dans un espace prévu pour 100», témoigne un détenu de Makala cité dans le rapport de Human Rights Watch.

C’est dans ces conditions que se développent des maladies qui coûtent la vie régulièrement à des prisonniers à travers le pays.

«Au moins 40 détenus sont morts de faim à Makala en janvier et 20 autres en février», lit-on encore dans le rapport de Human Rights Watch.

Il y a quelques jours, Radio Okapi rapportait que cinq détenus sont morts dans la prison centrale de Matadi depuis jeudi 9 avril par manque de nourriture.

«Les prisonniers sont des humains comme nous»

Quelle société sommes-nous si nous pouvons rester indifférents alors que nos frères et nos sœurs peuvent mourir de faim parce qu’ils sont privés de liberté.

 «La démocratie, ça ne doit s’arrêter nulle part, et surtout pas au seuil de la prison», écrivait l’avocat et homme politique français Georges Kiejman.

Parce que la prison doit remplir une mission collectivement acceptée. Parce que les personnes condamnées par la justice pour des délits et des crimes restent des hommes et des femmes comme vous et moi. Parce que de la prison doivent ressortir des hommes et des femmes renouvelés, appelés à servir à nouveau la communauté. La situation de nos prisons doit tous nous interpeller.

Et si comme le dit Hubert Bonaldi, «la prison n’est qu’un reflet démesurément grandi de la société qui produit ceux qu’elle incarcère», notre société est donc monstrueuse.

Si certains me répondront : «Vous parlez des prisons, ce n’est pas mieux ailleurs», je leur répondrai : «Justement. Prenons conscience que nous ne pouvons pas continuer comme cela».

Dénier à nos frères et à nos sœurs leur humanité parce que privés de liberté, c’est dénier à toute notre société son humanité.

«Les prisonniers sont des humains comme nous. Ils sont juste privés de leur liberté par le fait de la loi. Puisqu’humains, la dignité est consubstantielle à leurs conditions de détention», écrivait hier l’avocat congolais Chris Shematsi, réagissant aux photos montrant des détenus entassés dans la prison de Makala.

Sur ces photos, j’ai vu des hommes comme vous et moi… privés de dignité et d’humanité.

*Illustration : l’entrée principale de la prison centrale de Makala à Kinshasa. Radio Okapi/Photo John Bompengo

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

2 commentaires sur « Dans les prisons, des hommes et des femmes comme toi et moi »

  1. Un très bel article! Je propose un autre revers de la question en me demandant dans quelles conditions sont incarcérés ces prisonniers. Ont-ils bénéficié d’un procès ? Ont-ils été jugés coupables d’un crime quelconque? HRW parle de 71% de prisonniers détenus de façon arbitraire. A mon Humble avis, notre justice doit aussi être humanisée.

    Aimé par 1 personne

    1. Tu poses de bonnes questions cher Jacob. La majorité de personnes détenues dans nos prisons n’ont jamais été jugées. Et c’est là que doit commencer les choses en mon sens. La justice doit avoir les moyens nécessaires pour juger chaque personne interpellée dans un « délai raisonnable ».

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