8 juillet 2011 : le jour où je suis devenu journaliste

En février 2017, j’avais lancé un blog comme celui-ci. Mais je n’ai pas tenu sur la durée. Après seize billets, j’ai arrêté. J’ai perdu la flamme. En créant ce nouveau blog, j’ai à cœur de ne pas renouveler cette mésaventure. Hier matin, j’ai relu les textes publiés dans «Joël raconte sa curiosité» (c’était le titre du précédent blog). Et je me suis dit que je devais peut-être republier ces textes. Question de partager avec mes nouveaux lecteurs des textes que je relis toujours avec une certaine émotion. Je ne republierai pas les seize billets. Seulement ceux qui m’ont le plus marqué. Celui-ci est le treizième que j’avais publié dans «Joël raconte sa curiosité». Je n’y apporte aucune modification par rapport à la version initiale.

Texte publié pour la première fois le 9 juillet 2017.

Ça faisait quatre mois que j’avais signé mon contrat et que je travaillais comme journaliste au service Internet de ma radio. Avant de signer ce contrat, j’avais passé trois mois de stage suivis de quelques piges. Avant cela, j’avais fait mes premiers pas dans la profession dans un journal de la ville de Kinshasa.

Bref, je me sentais journaliste. Capable de faire tout ce que font tous les journalistes du monde.

Crash d’avion*

Jusqu’à cet après-midi du 8 juillet 2011, en apparence semblable au précédent et probablement au suivant. Sauf qu’au moment de quitter le bureau après avoir passé mes heures de travail habituelles, nous apprenons qu’il y a un crash d’avion à Kisangani, dans l’Est de la RDC. Je n’avais pas encore traité véritablement d’une info relative à un crash d’avion.

Je suis donc à l’écoute. Je note les premières infos qui nous parviennent à la rédaction.

Le responsable de mon équipe, Axel, me demande de rassembler les premiers éléments d’infos pour rédiger une première brève. Avec l’empressement qui me caractérise, je me lance.

A 18 heures, je publie la première brève en «Actualité» sur le site. En fait, l’accident a fait de nombreuses victimes. Mais à ce moment-là, nous ne le savons pas encore.

Alors que j’avais déjà passé plus de 10 heures en train de travailler et que je m’étais dit que je pouvais aller profiter de mon repos, Axel me prie de rappeler notre correspondant sur place pour avoir les derniers développements. Je le fais (avec moins d’empressement cette fois). Après le coup de fil, je lui fais le compte-rendu. Aussitôt, il me demande de rédiger quelques lignes pour compléter la brève publiée. Je griffonne rapidement quelques lignes et que je lui expédie. Il me demande d’attendre ses corrections pour actualiser la version qui est sur le site.

Il est 19 heures. Je suis fatigué et pressé de rentrer chez moi.

Renoncer à soi

Au fond de moi, quelque chose me dit que je n’ai pas le droit de protester puisqu’Axel avait passé plus de temps au travail que moi. Il était arrivé au bureau avant moi. Moralement, je ne pouvais donc pas me plaindre. Mais quand même !

Je reçois finalement le texte que je dois publier. A ce moment-là, on sait que l’accident a fait de nombreux morts.

Après avoir «actualisé» l’article et publié à la Une du site, j’annonce à Axel mon départ.

«A demain Joël ! Merci beaucoup», me répond-il.

C’est à 20 heures que je quitte la rédaction. Fatigué et déçu d’avoir «sacrifié» ma soirée.

C’est le lendemain que la déception va laisser la place à la réflexion.

Quand j’arrive au bureau à 8 heures, je trouve Axel en train de travailler. Non, il n’a pas passé nuit au travail. Il était bien rentré chez lui et était revenu le lendemain comme tous les jours à l’heure habituelle.

Je jette un coup d’œil sur le papier que j’ai laissé en ligne. Je constate qu’il a encore été modifié après mon départ. Un responsable de la compagnie aérienne dont l’avion avait crashé a été interrogé.

Axel était resté travailler pour compléter le papier.

«Il ne se fatigue pas lui ?», me suis-je interrogé intérieurement. Si. Il se fatigue. Et j’imagine qu’il était même très fatigué ce soir-là. Mais il ne pouvait pas rentrer sans avoir fini la tâche que nous avons commencée. C’est cela être professionnel et consciencieux. C’est ce jour-là que je l’ai appris…sans que personne ne me fasse la morale.

Travailler avec conscience, c’est renoncer constamment à soi pour faire ce pour quoi on est employé. Le faire jusqu’au bout. Et bien.

Tant que ce n’est pas fini…

Quand j’arrive au bureau le lendemain du crash, Axel me propose déjà de penser au développement de cette actualité: la réaction des autorités, le sort des victimes, la question de l’indemnisation, etc.

Voilà de quoi remplir une journée de travail. Je sors donc de mes introspections pour me jeter au travail avec l’empressement qui me caractérise. Cette fois, animé d’un nouvel état d’esprit, tant que ce n’est pas fini, on ne rentre pas chez soi.

J’ai publié plusieurs papiers en rapport avec cet accident. Je les ai relus ce matin. En fait, hier le 8 juillet 2017, c’était le 6e anniversaire du crash d’un avion d’Hewa Bora à Kisangani. Six ans que les victimes ne sont toujours pas indemnisées. En rédigeant le papier sur ce 6e triste anniversaire, j’ai donc relu tout ce que nous avons écrit au moment de l’accident. J’ai souri.

Je suis devenu journaliste

Ce n’est pas ce triste anniversaire qui me fait sourire quand je rédige ces lignes. Le 8 juillet, je célèbre un autre anniversaire. C’est le jour où je suis devenu journaliste.

J’ai appris ce jour-là que le journaliste renonce toujours à soi, à son repos, à ses loisirs et quelque fois à sa famille parce le travail le demande. J’ai aussi appris que le journaliste ne passe pas d’un papier à un autre comme un joueur de foot passe d’un match à un autre. Il fait le suivi. Il ouvre de nouvelles perspectives. Il cherche toujours à en savoir davantage pour éclairer l’opinion.

Depuis le 8 juillet 2011, je ne me presse plus de rentrer chez moi quand mes heures de travail sont terminées. Je n’y rentre que lorsque j’ai achevé toutes mes tâches. Et si une nouvelle tâche urgente arrive, je la ferai…jusqu’au bout. Sans me plaindre. Sans que personne ne me le demande. C’est ce qu’exige le métier qui conduit mes pieds.

C’est ce que j’ai appris de lui. MERCI AXEL.

*Le crash de l’avion d’Hewa Bora le 8 juillet 2011 a fait plus de 80 morts à Kisangani. Sur la photo qui illustre ce billet, on voit l’aéroport de Kisangani où l’appareil devait atterrir. Il a raté son atterrissage et fini sa course plusieurs centaines de mètres plus loin.

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

3 commentaires sur « 8 juillet 2011 : le jour où je suis devenu journaliste »

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