«L’Afrique doit s’unir» : redécouvrir Kwame Nkrumah en ce temps de Coronavirus

Le célèbre médecin congolais Denis Mukwege, connu pour sa mesure et sa modération, ne cache pas son inquiétude en parlant de la propagation de la pandémie du Coronavirus en Afrique.

Pour le prix Nobel 2018 de la paix, le continent n’a «clairement pas les moyens de faire face au fléau». Au journal français «Le Monde», il a fait savoir qu’«il faut agir au plus vite si nous voulons éviter l’hécatombe».

Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’est pas le seul à s’inquiéter. L’état du système sanitaire dans la plupart des pays africains, les infrastructures, les finances, tout laisse à penser qu’une explosion des cas de Coronavirus sur le continent mettrait tout le continent en difficulté. Une multiplication des cas, c’est ce qu’annoncent pourtant des scientifiques de la London School of Hygiene and Tropical Medicine.

«Paris Match» révèle que ces scientifiques estiment à 450 000 le nombre de personnes infectées par le Covid19 en Afrique d’ici début mai. Un tel chiffre mettrait évidemment l’Afrique en grande difficulté.

«Il ne faut jamais gaspiller une bonne crise»

Et si au lieu de redouter d’une telle crise, on pensait plutôt à en tirer le meilleur pour le plus grand bien de l’Afrique.

Dans un récent article, Richard Thibault, président de RTCOMM, note qu’il arrive qu’une «crise éclate et précipite l’organisation qui la subit dans la tourmente». Il ajoute que dans ce cas, deux options s’offrent alors à cette organisation: «s’enfermer dans le déni ou encore profiter de cette chance pour en récolter le maximum d’avantages».

Winston Churchill disait : «Il ne faut jamais gaspiller une bonne crise». Les dirigeants africains seraient bien inspirés de suivre ce sage conseil de l’ancien Premier ministre britannique.

La propagation de la pandémie du Coronavirus est bien cette crise qui offre à l’Afrique l’occasion de se questionner sérieusement sur sa place dans ce monde en plein chamboulement.

Va-t-on continuer à demeurer ce continent où chacun tente avec ses maigres moyens et la charité internationale à répondre à chaque crise ?

N’est-il temps de se souvenir de ce qu’enseignaient les pères du panafricanisme sur les avantages d’une Afrique unie ?

N’est-il pas évident aujourd’hui que seule une réponse africaine coordonnée peut permettre à l’Afrique de s’en sortir ?

Alors que tout le monde s’inquiète de ce qui va se passer en Afrique dans les prochains mois, pourquoi l’Union africaine ne se fait pas entendre ?

«L’Afrique doit s’unir»

L’ancien chef de l’État ghanéen Kwame Nkrumah est l’un de ces leaders africains qui ont défendu avec le plus de ferveur l’unité du continent.

«Pour tirer le maximum de nos ressources actuelles et potentielles, en vue de l’abondance et d’un bon ordre social, nous devons unir nos efforts, nos ressources, nos compétences et nos intentions», écrivait-il dans «L’Afrique doit s’unir» (le titre original «Africa must unite» a été publié en 1963).

En ce temps où l’on redoute les effets désastreux de la crise du Coronavirus sur l’Afrique, il est peut-être temps de repenser cette Afrique et de comprendre que le continent ne pourra «récolter le maximum d’avantages» de cette crise qu’en étant uni, en se fixant des objectifs clairs, en élaborant un plan d’urgence qui prend en compte toutes les complexités du continent, en laissant travailler ensemble les chercheurs, les homme d’affaires, les sociétés civiles de toute l’Afrique pour trouver les solutions aux problèmes que pose cette crise sanitaire qui va laisser la place à une crise économique encore plus grave.

Le Coronavirus trouve sur le continent africain des États au bord de la faillite, des pays sortis à peine de longues années de guerre, des nations politiquement instables ainsi que des territoires plus organisés et plus maîtres de leur destin que leurs voisins. C’est de la prise en compte de toutes ces réalités que l’Afrique peut tirer les ressources d’une réorganisation interne.

«Actuellement, l’Afrique est reliée au reste du monde, … et pas à elle-même. Nous avons plus de liens avec les pays étrangers qu’avec les autres pays d’Afrique», écrivait Kwame Nkruma en 1963.

Près de 60 ans après, son constat reste d’actualité.

Tant que cela ne changera pas, les dirigeants africains continueront à implorer la charité internationale à chaque crise. C’était déjà le cas lors de la crise financière de 2008.

Ce que nous montre la crise du Coronavirus, ce que lorsque tous les pays du monde sont confrontés à une crise de cette ampleur, c’est chacun pour soi. Et que l’on ne s’y méprenne pas, des crises similaires, nous en connaitrons dans les prochaines années. Autant tirer les leçons aujourd’hui pour que lors de la prochaine crise, l’Afrique ait de quoi répondre sans attendre la charité des autres. Une réponse coordonnée, organisée et pensée qui permettra aux pays les moins forts de compter sur les plus vigoureux.

«Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité»

Relisons encore Nkrumah. Dans «L’Afrique doit s’unir», il regrette que les Etats africains n’aient pas fait preuve d’unité pour venir en aide au Congo en 1960.

«Si à cette époque, les États indépendants d’Afrique avaient été unis, ou du moins avaient eu un haut commandement militaire commun et une politique étrangère commune, on aurait pu trouver une solution africaine pour le Congo, et le Congo aurait pu obtenir le droit de faire son propre destin, sans interventions non-africaines», écrit le leader ghanéen.

Face à la montée en puissance de la Chine qui utilisera cette crise pour tenter de se hisser comme la nouvelle superpuissance et les États-Unis qui veulent conserver leur hégémonie, l’Afrique ne peut s’en sortir qu’en faisant le choix opéré par les Européens il y a plusieurs décennies déjà.

«Les ressources de l’Afrique peuvent être utilisées au mieux des intérêts de tous, à condition d’entrer dans le cadre général d’un développement planifié à l’échelle continentale. Un tel plan couvrant toute une Afrique unie, accroîtrait notre puissance économique et industrielle. Nous avons des ressources agricoles, minérales et hydrauliques [qui] ne peuvent être pleinement exploitées et utilisées dans l’intérêt de l’Afrique et du peuple africain que si nous les développons dans le cadre d’un gouvernement unifié des États africains», énonce encore Kwame Nkrumah.

 De ces ressources, l’Afrique en aura besoin pour se sortir de cette crise qui ne fait que commencer.

«Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise», disait Jean Monnet.

Nécessité, il y a. Crise aussi.

Si cette crise du Coronavirus ne nous conduit pas à construire à une Afrique politiquement unie capable de trouver ses solutions à ses problèmes et de mettre en commun ce que ses États ont de meilleur plutôt que de réclamer des plans Marshall qui ne viendront jamais, il est à craindre que nous ayons «gaspiller» LA crise qui aurait permis au continent de pouvoir enfin prendre son destin en main.

Publié par Joël Bofengo

Catholique. Journaliste congolais. Curieux de tout (sauf de gastronomie). Fan de Liverpool FC.

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